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Cormac McCarthy : La Route

« Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. »

La route occupe une place prépondérante dans la mythologie états-unienne. De nombreux stéréotypes historiques et technologiques lui sont associés. Les diligences suivent une route, de même que les automobiles et les Harley Davidson. La route n’est pas un chemin. Elle n’en a ni la discrétion, ni l’esthétique, même si elle partage avec lui un principe, qui est de faciliter et d’encadrer le déplacement. Les routes peuvent en outre conduire à des chemins, cachés ou non. Dans le cas des Etats-Unis, la route est intimement liée à l’imaginaire motorisée. Il est évident que la célèbre route 66, qui traverse le pays, est un poncif culturel inséparable des berlines massives et des motos stylisées qui l’empruntent. Ce poncif a été retourné non sans humour par les Texans avec le Cadillac Ranch, non loin d’Amarillo dans le nord de leur Etat. Les références culturelles de ce type sont évidemment présentes dans la musique, le cinéma, les jeux vidéo ou la littérature. Sur la Route, le roman de Jack Kerouac, en est une vision partageuse et fantasmée, dominée par l’utilisation de l’auto-stop.

La Route, écrit par Cormac McCarthy, adapté au cinéma en 2009 par John Hillcoat avec Viggo Mortensen, appréhende le thème d’une manière inhabituelle aux Etats-Unis puisque les protagonistes marchent. L’œuvre est un contrepoint sans être un antidote. Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. Les derniers humains en sont réduits à dénicher les boîtes de conserve qui subsistent ou au cannibalisme. Un homme et son fils en bas âge marchent vers le sud de la Californie parce qu’ils espèrent y trouver un temps plus clément, au propre comme au figuré. Les routes américaines, massives et fracturées, sont toutes devenues des chemins. On y marche pour s’évader ou pour chasser, toujours pour survivre.

Le Cadillac Ranch à Amarillo, Texas. Photo prise par l'auteur de ce blog, Fakh, en 1993.
Votre serviteur a marché sur la route 66 en 1993, mais il n’a toujours pas le permis de conduire… (Le Cadillac Ranch, Amarillo)

Depuis le suicide de la mère du garçon jusqu’à la mort émouvante du père en passant par la quête d’un ailleurs qui ne viendra jamais, le roman déconcerte pour plusieurs raisons. La principale habileté narrative consiste à faire des dialogues quelque chose de consubstantiel au récit en supprimant la typographie qui les caractérise. Ils tentent constamment, par des sauts à la ligne plus ou moins nombreux, de s’extraire sans jamais réussir, parvenant au mieux à être une excroissance vouée à s’étioler. Ces dialogues sont le double textuel d’une tentative de survie au grand récit d’un monde atone et violent. Ils sont aussi le pathétique combat d’une contingence tactique qui veut échapper au tragique. La stérilité du sol ne permet plus à l’humanité de se renouveler. Alors que Mad Max créait cette situation par une allégorie des conséquences des chocs pétroliers, allégorie dominée par l’automobile, La Route nous parle d’un monde où la lutte pour le pétrole n’est même pas évoquée. Tomorrow is the same day, et après ? On s’en remet au monde dont on constate qu’il n’apporte pas de solution.

Cette collapsofiction déroute (si j’ose dire) parce qu’il s’agit d’une fiction survivaliste qui ne dit pas son nom. Le questionnement écologique est absent et la stratégie se dilue jusqu’à disparaitre dans le quotidien. Il ne reste que l’amour d’un père pour son fils. Ce n’est pas rien, mais est-ce le véritable sujet ? Si nous voulons sauver nos proches, devons-nous attendre que tout soit perdu ? L’oiseau de Minerve prend son envol au crépuscule. Nous y sommes. La route se transforme en chemin. L’avenir est aux cartes odographiques.

Jérôme Leroy : Vivonne

« Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne. »

Saint-Germain-des-Prés charrie des torrents de boue parsemés de cadavres. Paris est frappé par un typhon à cause du dérèglement climatique. La France, dirigée par un gouvernement d’extrême droite passablement délirant, est en outre ravagée par des paramilitaires d’obédiences diverses : séparatistes celtes, zadistes fous, fanatiques musulmans, anarchistes difficiles à suivre. En outre, un groupe obsessionnel de pirates informatiques menace de rendre hors d’usage toute technologie et de renvoyer le monde à un niveau technique préindustriel. La crise écologique fait rage. Dans un pays où coexistent la détresse et l’ancien monde, internet reste par moments utilisable entre deux combats au fusil d’assaut. Les soubresauts d’une vie antérieure servent d’arrière-plan à un naufrage, celui de notre consumérisme.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’incarne en Adrien Vivonne, serrure sans clef qui donne son nom au dernier roman de Jérôme Leroy. Personnage lunaire, perspicace et inaltérable, poète saisissant insaisissable, Vivonne traverse le récit et le dépasse. Accessible et avenant, d’une constance désarmante, il écrit une poésie dont le pouvoir confine au surnaturel puisqu’elle emporte certains lecteurs dans d’autres mondes. Son œuvre finit par constituer à la fois une alternative et un monde parallèle. Le récit se déploie par le prisme de ses personnages, chaque chapitre ayant le point de vue de l’un d’entre eux : Alexandre, éditeur et ami de Vivonne, l’aide perfidement pour mieux l’enfoncer avant de se repentir ; Chimène, la fille de Vivonne, bascule dans une violence débridée parce que sa mère lui a caché sa filiation ; Béatrice, admiratrice et amante de Vivonne, l’accompagne et le poursuit. Tout est marqué par la séparation. Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne.

Il y a des précédents à Saint-Germain-des-Prés. La crue de 1910.

L’écologie de ce roman est celle de l’inatteignable, puisqu’elle pose comme solution un absolu poétique et séculier. Plusieurs siècles après l’effondrement, les îles grecques vivent sans technologie dans une culture façonnée par l’œuvre de Vivonne, prophète involontaire et apaisant. Nous sommes donc séparés de la compréhension du monde par ce que nous sommes, séparés de l’avenir par le présent et séparés de Vivonne, étrange personnage qui vit parmi nous sans y vivre, croisement psychique entre Albert Einstein, E.T. l’extraterrestre et Tarzan interprété par Weissmüller. Mais en posant une solution ici-bas, ce livre fait rentrer par la fenêtre ce qu’il a fait sortir par la porte. Atteindre Vivonne est moins coûteux que terraformer Mars, mais encore plus difficile. Notre planète meurt et nous regardons Vivonne. Faire descendre sur Terre les absolus et les mythes ne nous sauvera pas. Ce n’est qu’un livre, certes. C’est une allégorie, sans doute. Mais où conduit-elle ?

La poétisation nous accompagne. Elle ne nous permettra pas de nous extraire du monde. Aucune poésie n’est une porte vers un ailleurs. L’exprimer de manière métaphorique dans un roman n’est qu’un pas de côté de plus. Nous ne pouvons ni ne devons partir. Confrontés aux grandes épreuves qui viennent, dire que la poésie est une partie de la solution est une manière de marcher sur la tête. Toute véritable solution aura sa poésie, toute véritable erreur aussi, jusqu’à notre possible disparition.

Jean-Marc Ligny : Dix Légendes des Ages sombres

« Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. »

Il est des écrivains qui creusent leur sillon. Jean-Marc Ligny en fait partie. S’il a souvent abordé d’autres thèmes, son œuvre s’est préoccupée du problème climatique d’origine anthropique dès le début des années 2000, en particulier avec la fameuse trilogie constituée par AquaTM, Exodes et Semences. Plus lucide que d’autres et plus tôt, Ligny a conçu des textes qui méritent d’être lus parce qu’ils existent. Dix Légendes des Ages sombres réunit l’ensemble de ses nouvelles sur le sujet. La première, L’Ouragan, a été publiée il y a vingt-deux ans, une autre, La Horde, est inédite. L’un des textes, La Route du Nord, est destiné à un jeune public. Tous, comme le titre du recueil l’indique, décrivent une catastrophe écologique due au changement climatique avec des conséquences très importantes sur les comportements quotidiens. Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. Plus généralement, ces textes prennent acte de l’échec de l’espèce humaine face au problème climatique. Aucun n’évoque un contexte où celui-ci aurait été géré raisonnablement.

Bien qu’il ne se réclame pas de cette mouvance, les récits de Jean-Marc Ligny mettent en scène des situations survivalistes. Des villageois tentent de survivre à la pénurie généralisée dans un monde où la violence est constante, un homme essaie de construire une montgolfière dans un aéroport désert, une vieille femme s’inquiète pour son mari alors que s’éloigner n’est jamais sûr. Il s’agit d’économiser ses ressources, de réussir à vivre là où plus rien ne pousse, d’affronter la menace incessante de groupes malveillants poussés à bout par une ère d’incertitude. Notre désinvolture a créé un monde de précarité où nos instincts négatifs ont tendance à l’emporter.

Numéro de la revue spécialisée Bifrost où a été publiée La Route du Nord, l’une des nouvelles du recueil.

Deux attitudes s’affrontent dans la plupart des nouvelles : l’une étant sans foi ni loi et l’autre moins mauvaise mais désespérée. Dans La Horde, un groupe de sédentaires, sympathiques mais sans illusions, fait face à une vague de nomades fanatiques et anthropophages. Dans La Frontière, un soldat impitoyable massacre des migrants dont le seul crime est de vouloir survivre. Dans Lettre à Elise, des privilégiés regroupés dans une enclave laissent mourir ceux qui ont été rattrapés par la crise climatique. Les groupes humains sont souvent répartis entre la sauvagerie la plus mauvaise et des gradations du moindre mal. Les deux dialoguent et se combattent sans que l’on aperçoive d’issue enviable pour notre espèce. Cette dualité se retrouve dans le monde animal puisque des chiens apparaissent dans presque tous les textes. Ceux qui sont en meute sont systématiquement décrits comme dangereux alors que les autres s’individualisent en un compagnon serviable et utile. La présence canine dédouble celle de l’être humain et la suit comme son ombre, nos serviteurs étant à la fois notre image et nos lieutenants.

Si Dix Légendes des Ages sombres est pessimiste quant à notre incapacité à empêcher la catastrophe, il l’est aussi quant à notre incapacité à affronter ses conséquences. Le recueil insiste également sur le potentiel de violence et de prédation révélés par l’effondrement. Le fanatisme religieux est, dans plusieurs nouvelles, un réflexe social pour maintenir l’ordre. Cet ensemble de collapsofictions renvoie globalement à l’échec et au doute, même si une nuance d’espoir vient parfois tempérer cette tendance, davantage pour des raisons narratives que pour esquisser une solution. La coopération y existe surtout pour être un contrepoint à une désolation qui finit par gagner. Certains textes semblent prescients et, quel que soit ce que l’on pense de leur écriture, nous renvoient à l’étendue de notre laxisme écologique.

Métro 2033 : le bout du tunnel

« Les stations apparaissent et résonnent comme des notes de musique. Chacune a une saveur mais toutes ont la personnalité du métro, c’est-à-dire celle d’un espace liminal, souffreteux et rouillé. »

Une carte de métro est une carte odographique. Elle respecte les itinéraires mais pas les distances ou les proportions. Le but est d’indiquer comment aller d’un endroit à un autre puisque le reste ne dépend pas de l’usager. Le métro est l’univers du choix claustrophobe et du cheminement. Il est à la fois un bunker, une interface, un espace de travail, de loisirs, et, parfois, de sommeil. Il est un monde le plus souvent subi et qu’il s’agit d’organiser. Que se produirait-il si cet espace était radicalement imposé à tous pour des raisons de survie et pas pour des raisons d’emploi du temps ? La vie pourrait devenir odographique. C’est, en partie, le postulat de Métro 2033, la célèbre fiction écrite par Dmitri Glukhovski. Après une guerre nucléaire, les survivants moscovites se sont réfugiés dans le métro. Il ne s’agit plus d’y transiter, ni même d’y vivre, mais d’y survivre. Le personnage principal, Artyom, né peu avant la guerre nucléaire à l’origine du casse-tête, s’évertue à trouver sa voie dans le métro de Moscou afin de résoudre un problème qui le dépasse : des entités dangereuses que d’aucuns pourraient qualifier de surnaturelles ont été engendrées par le conflit. 

S’il ne s’agit pas d’une collapsofiction au sens écologique du terme, on retrouve clairement des points communs en ce qui concerne les implications quotidiennes de l’effondrement. Les déplacements, la nourriture, les divertissements, l’habitat, l’échange, tous les enjeux d’un mode de vie survivaliste sont présents dans ce roman. Celui-ci décrit à la fois un bunker, une quête initiatique et un voyage. Artyom voyage dans un bunker afin d’en savoir plus. Les stations apparaissent et résonnent comme des notes de musique. Chacune a une saveur mais toutes ont la personnalité du métro, c’est-à-dire celle d’un espace liminal, souffreteux et rouillé. 

Carte du métro de Moscou dans le roman Métro 2033
La carte du métro de Moscou dans le roman Métro 2033

La vie dans le métro est l’inverse existentiel du métro dans la vie. Il suffit de questionner une personne qui a le métro pour lieu de travail (comme certains marchands de fruits et légumes ou certains agents de sécurité) pour s’en apercevoir. L’inversion de cette inversion ressemblerait-elle à une vie décente ? Avoir essayé la dégradation planétaire permettra-t-il une prise de conscience ? Encore faudrait-il savoir si une telle vie peut s’organiser et sur quelles ruines. Le mieux aurait été de ne pas causer l’effondrement. Comment sortir du métro où la catastrophe nous a conduits ? Cela revient à se demander comment sortir de la catastrophe où le métro nous a menés. Le roman répond par la présence d’un ennemi commun, une nouvelle espèce. Mais le métro regorge déjà d’ennemis, de nombreuses factions ou d’états, dont certains sont peu engageants : néo-nazis, néo-soviétiques, esclavagistes, brigands, fanatiques. Aucun n’apporte de réponse. 

Artyom évolue dans le métro, Zazie aussi. Si le premier se bat, la seconde badine. Elle a le mérite d’avoir une réponse universelle. Nous y sommes en effet, dans cette mouise transitoire qui est aussi notre dernière station, à moins d’un miracle. La catastrophe écologique ne nous rattrape pas, nous avons choisi d’y aller. Nous avons choisi d’emprunter ce tunnel qui mène à la tombe. Pour en sortir il n’est nul besoin de trop s’interroger sur les distances ou les proportions mais plutôt sur les chemins. La carte odographique de Métro 2033 nous le dit. Nous n’avons peut-être pas encore raté l’ultime correspondance, celle qui nous fera nous diriger vers le haut. Et si nous l’avons ratée, le courage a une valeur en lui-même, celle du style, autant nous en doter. 

This War of Mine : la guerre ne meurt jamais

« La décision récente du développeur 11 Bits Studios de reverser les bénéfices du jeu This War of Mine à la Croix rouge ukrainienne s’inscrit dans une résonnance historique liée à notre vision de la guérilla urbaine. »

La fiction a souvent représenté la guerre urbaine, particulièrement sous une forme immersive. Les collapsofictions, dans un tel cadre, montrent la ville en ruine comme une forme d’impasse vérolée où conduiraient la guerre, l’orgueil et la négligence. La ville détruite est un habit trop grand, une souricière et un lieu de survie. Ce théâtre peut être le résultat d’une catastrophe générale, comme une crise écologique mondiale, ou de violences circonstanciées. Dans ce dernier cas, la référence historique la plus évidente est le siège de Sarajevo de 1992 à 1996. La capitale de la Bosnie-Herzégovine a incarné factuellement et culturellement toute la dangerosité des combats urbains. Sa présence dans les journaux télévisés montrait presque quotidiennement les incertitudes d’une telle situation, incertitudes rendues d’autant plus fortes par un double effet de contraste : celui qui opposait cette guerre à l’espoir suscité par la fin de la guerre froide et celui qui opposait la Sarajevo détruite à celle des années 1980, ville olympique présentée comme un modèle de tolérance et de coexistence ethnique. Des fantasmes fictionnels en sont nés, souvent combinés aux souvenirs imparfaits d’autres conflits, comme la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, un roman comme La Sirène rouge, de Maurice G. Dantec, publié en 1993, roman qui impulse la renommée de l’auteur, est caractéristique de l’impression d’impuissance et de fragilité qui émanait des médias lorsqu’ils traitaient le sujet.

La décision récente du développeur 11 Bits Studios de reverser les bénéfices du jeu This War of Mine à la Croix rouge ukrainienne s’inscrit dans une résonnance historique liée à notre vision de la guérilla urbaine. Cette entreprise polonaise a réalisé, avec This War of Mine, un jeu fortement inspiré par le siège de Sarajevo. On y dirige un groupe de personnages aux abois dans une ville déchiquetée par la guerre. La survie, qui est le principal objectif, se divise en une phase de protection et d’aménagement de son refuge ainsi qu’en une phase d’exploration. Le tout est ponctué de possibilités de commerce, de développement de son auto-suffisance, de contacts avec les diverses forces armées, etc. Sorti en 2014, le jeu vidéo est ensuite décliné en jeu sur table. L’ambiance y est la même, il s’agit d’organiser sa survie dans les décombres d’un siège.

Notre maison brule et nous regardons ailleurs…

On pourrait se demander si, contrairement à ce qu’une première approche laisse supposer, ce type de création relève de la collapsofiction. Etymologiquement et esthétiquement, oui : il s’agit bien d’un effondrement, l’état n’est plus capable de faire face et l’enjeu est bien la (sur)vie dans un monde devenu précaire. Mais si l’on prend la notion en son sens écologique, qui est le seul pertinent, la réponse est non. Le cadre de This War of Mine peut correspondre à n’importe quel type de siège moderne, y compris ceux qui n’ont aucun rapport avec la crise écologique. Les stratégies de survie qui organisent le jeu sont similaires à celles que l’on peut rencontrer dans des jeux postapocalyptiques comme Fallout Shelter ou The Long Dark. La référence culturelle et historique qu’est devenu le siège de Sarajevo rejoint ainsi les peurs et les attentes de fin du monde qui vont croissant à notre époque. Placer This War of Mine après une grave crise écologique ne changerait fondamentalement ni sa présentation ni son déroulement.

Du cyberpunk à la guerre urbaine en passant par leurs ruines, physiques ou numériques, une partie de notre vision du monde est fondée sur la précarité. De tels univers nous incitent à une tactique permanente avec la nostalgie d’une stratégie perdue. En cela, nous renouons avec notre condition originelle, celle de chasseurs-cueilleurs, aux aguets, toujours en quête d’une occupation, écartelés entre leur sécurité individuelle et celle de l’espèce. Cette précarité nous échappe parce que nous la sublimons mais elle revient dans nos attentes fictionnelles. This War of Mine concentre les craintes anxiogènes du « no future » tout en étant éco-compatible. Il fait ainsi le pont entre une vision de la survie urbaine en temps de guerre qui a marqué la fin du XXe s. et une autre, que nous plaçons dans l’avenir. Nous préférons nous concentrer sur les occasions d’un quotidien survivaliste parce que le tragique qui se profile ne laisse que peu de doute sur l’issue générale. Il n’est pas sûr que nous ayons tort.

The Rover : sage comme un combat

« Désert australien, primauté de l’automobile, violence endémique, absence de système étatique, personnage principal solitaire et taiseux, tous les éléments d’une filiation avec Mad Max sont présents. »

Mad Max a engendré un écosystème fictionnel qui, comme pour toutes les fictions de ce gabarit, dépasse et relègue l’œuvre originelle. La fiction postapocalyptique, désertique et motorisée est présente sur tous les supports, alimentée par tous les financements à commencer par la gratuité (parmi les jeux vidéo en libre accès, on peut citer Crossout). Dans le domaine du film professionnel, sa matrice, de nombreux ersatz ont été tournés, déclinaisons plus ou moins inspirées. The Rover, réalisé par David Michôd et sorti en 2014, n’est ni un hommage, ni une copie. Il est pourtant clair que ce film n’aurait pas existé sans Mad Max. Désert australien, primauté de l’automobile, violence endémique, absence de système étatique, personnage principal solitaire et taiseux, tous les éléments d’une filiation sont présents. The Rover doit l’essentiel à Mad Max, reste l’accessoire et il est important.

L’atmosphère lancinante du film est ponctuée par des éruptions de violence qui ont une saveur d’interjection. Dix ans après une catastrophe mondiale dont on ignore la nature, un homme se fait dérober sa voiture par trois individus en fuite. Il les pourchasse de manière tenace et obstinée pour (croit-on) récupérer le véhicule, une berline d’apparence ordinaire. Le personnage est sobre, précis, sans hésitation. Il avance, inexorablement, tue pour obtenir une arme et s’arme pour tuer. Cependant, il ne se caractérise par aucune prouesse physique. Sa violence, extrême, s’inscrit dans une placide normalité, celle d’un homme sans qualité dans un cadre désolé. Le film donne une impression d’arbitraire. L’homme a un objectif : récupérer sa voiture. Il a une méthode : tous les moyens sont bons. Il a une teneur : le flegme. Cette histoire aurait pu être traitée sur un mode comique ou, à l’instar du Mad Max : Fury Road, en évoquant un opéra-rock, mais le film est lancinant. Sa folie semble sans cause et sans motif.

The Rover seul dans le désert
Vous êtes ici.

En la montrant, le film valorise la violence par aporie. Il ne prétend pas la dénoncer, mais il doit fournir un effort pour ne pas avoir l’air de l’apprécier. Le spectateur contemple cet effort, un effort fourni par un insistant dérapage contrôlé cinématographique. Alors que Mad Max crisse constamment, The Rover cherche un souffle. Il réussit en revanche à trouver une intensité dans sa manière de ponctuer la brutalité. Ainsi, la scène où le personnage principal discute avec une femme aux trois-quarts folle pour finir par l’épargner est empreinte d’absurdité. Le dialogue, même quand il a lieu, ne conduit à rien.

Cette esthétique austère et fascinante, dans un cadre catastrophique, donne une impression de plénitude formelle. Celle-ci adresse un habile haussement d’épaules face à la possibilité d’un message et lui préfère un parcours. Ce cheminement s’effectue dans un cadre moins instable que dans d’autres fictions postapocalyptiques, comme Mad Max 2. Les forces de police, même si elles opèrent dans une société qui se délite, existent et fonctionnent encore. Sur ce point, The Rover est plus proche du fonctionnement social du premier Mad Max, bien qu’il n’en adopte pas du tout l’esthétique. La différence entre le film de David Michôd et la fiction qui l’inspire réside le fait que Mad Max considère l’effondrement comme une impulsion. Le monde d’après est en continuelle tension. The Rover, au contraire, décrit un monde affaissé qui trouve son équilibre dans un ressac économique et psychologique. Alors que, dans un cas, l’existence est aux aguets, elle s’abandonne à elle-même dans l’autre. Les points communs sont la violence et l’automobile dans des récits où seul le trajet compte, un trajet dont la possibilité constitue la question centrale car, comme les véhicules, les films ont besoin d’essence.

Robinson Crusoé : l’illusion du confinement

« Le confinement consécutif au Covid-19 nous place dans une robinsonnade et toute robinsonnade est une illusion. Les autres, salvateurs ou infernaux, reviennent toujours, surtout dans les huis clos. »

Chef d’œuvre de l’atomisme psychologique, faux roman d’apprentissage et vrai roman métaphysique, Robinson Crusoé de Daniel Defoe (vers 1661-1731) est un livre paradoxal à plus d’un titre. Il place son personnage principal dans la situation de tout apprendre de l’existence en l’éloignant de la vie sociale. On pourrait citer de nombreux exemples de textes initiatiques, depuis certains écrits de Cicéron jusqu’à la Chartreuse de Parme, qui évoquent un naïf dans une situation sociale révélatrice. Celui-ci apprend des autres ce qu’il ne savait pas sur lui-même… et sur les autres. Avec Robinson Crusoé, les autres n’apprennent rien au héros. Il refuse d’écouter les appels de son père à la prudence et s’embarque pour découvrir le monde, survit à plusieurs tempêtes, est capturé puis réduit en esclavage par suite d’un combat naval, s’échappe, devient lui-même marchand (d’esclaves) et achète ses propres navires. Mais à l’entendre, tout ceci ne lui apprend rien. Ce n’est qu’une vie d’égarement et de débauche. Seule la solitude finit par lui enseigner la quintessence de l’existence. Un ultime naufrage et une île déserte.

Dans une situation que d’aucuns qualifieraient aujourd’hui de survivaliste, Robinson vit son confinement forcé. Cela lui montre combien il était aveugle parce qu’il n’avait pas vu Dieu, parce qu’il n’avait pas pris conscience de lui-même. Le seul livre qu’il a réussi à sauver est une Bible, dont la lecture lui donne la force de continuer. Alors il se bat. Il tue des chèvres, puis les élève. Il se crée deux demeures, l’une sur le rivage et l’autre à l’intérieur des terres. Il pratique dangereusement le cabotage grâce à une pirogue qu’il a difficilement construite. Il tombe malade et guérit grâce à une mixture à base de tabac. Il finit par rencontrer des gens, ce qui le plonge dans la paranoïa. Il prend quantité de risques et expérimente la vie parce qu’il n’a rien à perdre.

Image de radiotélescopes
Sommes-nous seuls ? Hélas non.

La question n’est pas de savoir ce que nous apprend sur la vie cette histoire invraisemblable. Il ne s’agit pas, en fait, de ce type-là d’apprentissage. On apprend beaucoup plus au contact des autres, qu’on les aime ou pas, que sur une île déserte. La solitude est une recherche. D’ailleurs, s’il n’avait pas d’abord été un être social, Robinson n’aurait jamais survécu à son confinement. Il doit sa survie aux nombreux objets ainsi qu’aux vivres qu’il réussit à sauver de son navire. On se souvient que Karl Marx qualifiait de « Robinsonnade » la vision individualiste des économistes classiques et qu’Aristote disait d’un homme seul qu’il serait soit une bête soit un dieu. Le roman nous apprend l’exceptionnel talent littéraire de Defoe, qui nous fait croire l’incroyable. Mais il nous apprend surtout qu’une personne qui va jusqu’au bout achève tautologiquement ce qu’elle fait. Nous ne sommes pas des Robinson, que nous soyons philanthropes ou misanthropes, autistes ou neurotypiques, blonds ou bruns, empathiques ou sociopathes. Nous ne sommes ni des bêtes, ni des dieux. On nous dit que nous ne sommes pas des personnages de romans, que nous rêvons si nous croyons être des Rastignac ou des Julien Sorel. Mais nous ne sommes que cela. Nous n’apprenons pas autrement. Pour certaines personnes, c’est exaltant, pour d’autres triste, pour d’autres encore ennuyeux.

Le confinement consécutif au Covid-19 nous place dans une robinsonnade et toute robinsonnade est une illusion. Les autres, salvateurs ou infernaux, reviennent toujours, surtout dans les huis clos. Que nous soyons inquiets pour ceux qui souffrent ou fascinés par l’ambiance des rues désertes (ou les deux), nous ne sommes pas et ne pouvons pas être isolés. Il est d’ailleurs significatif qu’un autre des grands textes de Daniel Defoe, le Journal de l’Année de la Peste, concerne le virus qui a ravagé Londres en 1665, comme si les deux livres se répondaient aujourd’hui dans notre confinement. Telle est la véritable fonction de Robinson Crusoé : servir, à l’instar du mythe de Philoctète, de contrepoint à l’inévitable, au fait que nous ne sommes pas seuls.

L’Effondrement sur Canal + : collapsosurvie…

« C’est un combat psychologique et physique de chaque instant. »

Les liens entre collapsologie et survivalisme sont denses et ambigus. Alors que la première insiste plutôt sur l’entraide dans une perspective eudémonique, le second, sans exclure la coopération, se la représente d’abord comme une manière d’accroître les capacités des individus face à l’effondrement. Piero San Giorgio montre d’ailleurs qu’une organisation en groupe augmente la pérennité d’une véritable organisation survivaliste. Ce que la collapsologie, discipline libertaire, conçoit d’abord comme un épanouissement conduisant à de l’efficacité, le survivalisme, ensemble de méthodes d’inspiration libertarienne, le conçoit comme de l’efficacité pouvant conduire à un plus grand équilibre personnel.

Le série L’Effondrement, diffusée à partir du 11 novembre 2019 sur Canal +, concentre cette dialectique qui, comme dans toute véritable dialectique, comporte une majeure et une mineure. Cette série est créée à un moment où le thème de l’effondrement effectue une percée publique. Depuis le milieu des années 2010, la collapsologie, dans le sillage d’auteurs comme Pablo Servigne ou Yves Cochet, gagne en renommée. Le survivalisme est un sujet qui taraude nos sociétés par intermittence depuis longtemps, même si sa perspective a varié (la guerre froide et les bunkers antiatomiques ont cédé la place à la figure du survivant agile et souple).

Image de policier pointant une arme vers le ciel
Les rapports de forces imprègnent la série.

L’Effondrement paraît s’inscrire dans une optique collapsologique au sens où son principal tropisme semble anarcho-socialiste. Cette impression est renforcée par le grand nombre de personnes non-préparées qui apparaissent dans la série. A quelques exceptions près (les habitants du lieu-dit « Le Hameau », communauté autonome constituée à des fins de résilience), les personnages sont surpris par les événements et tentent de se débrouiller comme ils peuvent. Même les puissants qui se sont protégés avec des contrats de sécurité (dans les épisodes L’aérodrome et L’Ile) ne réussissent pas facilement à en bénéficier. C’est un combat psychologique et physique de chaque instant. Alors que certaines situations se prêteraient sans difficulté à des formes de convivialité, elles sont chargées d’une toxicité latente qui constitue le principal ressort narratif de la série. L’univers décrit est anxiogène, menaçant. Un groupe d’amis tente de s’organiser dans un supermarché, mais ils font face à la présence d’agents de sécurité sourcilleux. Un jeune homme soigne des personnes âgées dans une maison de retraite, mais il est tenaillé par la question de l’euthanasie. Des gens se relaient et s’entraident… dans le but d’empêcher une centrale nucléaire d’exploser. Ces personnes ordinaires, que tout pourrait conduire à plus d’épanouissement par l’entraide, soit se comportent comme des prédateurs, soit coopèrent dans l’urgence. L’ensemble est trépidant, souvent haletant, caractéristiques renforcées par le fait que chaque épisode est filmé en un seul plan.

On peut se demander si L’Effondrement n’a pas pour objectif de brouiller les pistes en envoyant son signifié dans une direction, celle de l’entraide, et son signifiant dans une autre, celle de l’anxiété ainsi que du conflit. Si le message du dernier épisode, intitulé L’Emission, est clairement un rejet du chacun pour soi, il reste cependant de l’ensemble l’impression d’une permanence des rapports de forces immédiats. Il est possible que cela change dans d’éventuelles prochaines saisons et il est encore trop tôt pour savoir si cette série dit le contraire de ce qu’elle veut dire ou si elle veut dire le contraire de ce qu’elle dit.

Le Fléau de Stephen King : en situation critique

« Le Fléau n’est donc un récit de type collapsologique ni par les événements qu’il relate, ni par celui qui l’impulse. Il peut être considéré comme une sorte de faux-ami dans l’optique d’une étude des situations d’effondrement dans la fiction. »

C’est l’un des romans les plus célèbres, les plus vastes et les plus caractéristiques de King. Il a fait une partie importante de la réputation de l’auteur, a précisé sa manière d’écrire et a créé le personnage qui revient le plus souvent dans ses romans (sous des noms divers) : Randal Flagg. Le Fléau ne relate pas une histoire d’effondrement écologique, mais celle de l’éradication de 99 % de l’humanité par un virus hors de contrôle, puis le conflit entre deux groupes de survivants, entre le Bien et le Mal. Marquée par le christianisme, l’œuvre de Stephen King pose le problème de la crise mimétique telle qu’elle a été conçue par René Girard.

Le mot crise vient du grec krinein qui signifie juger. Un hypocrite est donc étymologiquement quelqu’un qui reste au-dessous du jugement et, pour ainsi dire, au-dessous de la crise, celui qui en tire les ficelles. Chez René Girard, une crise se présente comme un moment paroxystique où les conflits deviennent clairs, où les repères se brouillent. C’est ce qui s’appelle une situation critique, une situation où les jugements ne peuvent plus être cachés. La crise écologique dans la fiction prend très souvent cette forme. Mad Max, Dune ou La Compagnie des Glaces, pour citer trois œuvres très différentes, explicitent la lutte pour la survie. La montée aux extrêmes rend similaires les factions et les camps. Quelle différence entre Max et ses ennemis ? Entre les Sardaukars et les Fremens ? Entre les Harkonnen et les Atréides (Paul Muad’dib n’est-il pas le propre petit-fils du baron) ? La crise est souvent résolue par l’expulsion, positive ou négative, d’un être particulier qui sert de bouc émissaire. Paul, victorieux, est le messie des Fremens. Max, l’étranger menacé d’expulsion, finit par devenir le chef du groupe.

On pourrait s’attendre à ce que la crise virale du Fléau (celle d’un virus appelé super-grippe) engendre une situation de type survivaliste, c’est-à-dire de type « Mad Max ». Elle cause en fait une situation de type « Armageddon ». Il n’est pas tellement question de techniques de survie, individuelles ou en bandes, mais plutôt de l’affrontement millénariste de deux groupes qui se disputent le monde sous le regard de Dieu. Le premier, dirigé par le personnage de Mère Abigaël, est constitué d’élus qui se battent pour faire la volonté divine. Le second, dirigé par le diabolique personnage de Randal Flagg, est formé par des individus dépourvus de scrupules. La situation est binaire même si les possibilités de trahisons existent dans les deux camps. La question est davantage celle de la cohésion du groupe face à des problèmes moraux que celui de sa survie face à un environnement hostile. Si le groupe de Flagg se réunit à Las Vegas, celui de Mère Abigaël se rassemble à Boulder, ville dont le nom signifie rocher (une allusion à l’apôtre Pierre ?).

Image du téléfilm Le Fléau
Le Fléau de Stephen King présente clairement une vision morale de l’apocalypse. Les marginaux, positifs ou négatifs, émergent en situation de crise. Ici, le personnage de « l’ordure » dans le téléfilm scénarisé par King lui-même et diffusé en 1994.

Le Fléau n’est donc un récit de type collapsologique ni par les événements qu’il relate, ni par celui qui l’impulse. Il peut être considéré comme une sorte de « faux-ami » dans l’optique d’une étude des situations d’effondrement dans la fiction. Les relations interpersonnelles (jalousie amoureuse, serment de fidélité, pathologie pyromane, question du système d’organisation d’un groupe) qu’il décrit sont transposables sans trop de difficulté dans un univers qui ne relèverait pas de la collapsologie ou du survivalisme. Ainsi que le disent Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur livre Comment tout peut s’effondrer, l’effondrement au sens où ils l’entendent survient quand les besoins de base ne sont plus assurés. Cette question n’est pas présente dans Le Fléau. Le roman relate plutôt une situation de crise au sens girardien, une Apocalypse étymologique mais pas écologique. On y voit toutes les caractéristiques de la montée aux extrêmes, du désir mimétique et de la tentation morale. Stephen King, comme René Girard, s’affirme d’ailleurs chrétien. L’éradication de la majeure partie de l’humanité est un effet de style qui ne constitue pas un enjeu lié à l’efficacité de l’extraction et de l’utilisation des ressources. Quant aux problèmes d’égoïsme et d’entraide, ils sont plutôt interprétables comme une parabole de l’existence en général.

Une nouvelle version en mini-série est en préparation avec une fin différente. La question est de savoir si elle optera pour les mêmes rapports socio-psychologiques.

Mad Max : à court de ressources ?

« Ce monde sans État, amer et stimulant, évoque davantage l’extrapolation dévoyée d’une vision libertarienne que des formes de coopérations anarcho-socialistes. »

Marqué par la violence et la pénurie, la série Mad Max est sans doute l’une des fictions post-apocalyptiques les plus célèbres. Elle est même devenue un stéréotype fréquent du survivalisme. Pourtant, le premier film ne s’inscrit pas dans cette veine crépusculaire et se limite plutôt à une histoire de vengeance, de combats automobiles et d’amour familial. C’est à partir de Mad Max 2 : Le Défi que l’enjeu du ravitaillement est définitivement posé pour donner une certaine vision de l’avenir, une antithèse de la perspective de la collapsologie fondée sur la coopération.

S’il fallait mentionner des caractéristiques de l’univers de Mad Max qui concernent l’écologie, l’aridité et la rareté arriveraient en tête. Dans un futur proche, le monde a connu un effondrement. Avec Mad Max 2, il n’est d’ailleurs plus qu’un vaste désert parcouru par des détritus humains aussi violents que voraces. La route (ou plutôt les sentiers de sable) est le principal moyen de déplacement et de combat. Des bandes de pillards ravagent, tuent et s’emparent de tout ce qui peut les intéresser. L’État n’existe plus.

Depuis 1979 (date du premier film) la série a utilisé plusieurs supports à commencer par le cinéma, mais aussi la bande dessinée et le jeu vidéo. Le premier Mad Max se situe dans un futur proche, ainsi que l’indiquent quelques mots après le générique, mais aucun signe clair ne montre que le récit est post-apocalyptique. Cependant, les films suivants présentent un cadre différent, beaucoup plus proche d’une vision « effondriste » ou du moins de certaines études connexes. Si l’on en juge d’après la description proposée par la dernière version du rapport Meadows, l’effondrement devrait présenter un certain nombre de caractéristiques dont certaines sont visuelles : « À l’échelle locale, le dépassement et l’effondrement sont visibles à travers les processus de désertification, d’épuisement des minerais et des eaux souterraines (…). Les fermes inhabitées, les villes minières désertées et les décharges industrielles à l’abandon sont toutes là pour attester la “véracité” d’un tel comportement du système ». Étant donné que la première version de ce rapport date de 1972, il n’est pas impossible que le producteur du film, Byron Kennedy, ou le réalisateur, Georges Miller, en ait eu connaissance. Toutefois, l’ambiance de Mad Max, qui relève plutôt de la fascination pour l’arbitraire et la violence, parait peu compatible avec l’éthique de responsabilité prônée (sincèrement ou non) par le Club de Rome, à l’origine du rapport. Le premier film Mad Max est scandé par des poursuites automobiles, par l’amour du héros pour sa famille et par le caractère implacable de sa vengeance, mais rien n’indique que cet univers soit marqué par les conséquences de grands problèmes militaires ou écologiques.

Image du film Mad Max deux personnages et une voiture
Le premier Mad Max n’aborde pas les questions de collapsologie. En revanche, il traite des thèmes de la violence et de la vengeance.

Mad Max 2 (1981) pose définitivement les traits typiques de la série, traits qui correspondent à ceux mentionnés par le rapport Meadows (à l’exception des voitures) mais qui trouvent plus probablement leur source d’inspiration dans la science-fiction littéraire, en particulier Route 666 de Roger Zelazny. L’origine de la désertification dans Mad Max est un grand conflit militaire. Dans ce cadre marqué par la pénurie, le moteur à explosion reste le principal moyen de déplacement et la lutte pour le pétrole, devenu rare, est impitoyable. Alors apparait pour la première fois dans cette série la question de l’énergie, qui se maintient sous diverses formes jusqu’aux dernières productions. Dans Mad Max 2, l’enjeu est simple : des individus ou des groupent luttent sans merci pour le contrôle de l’essence et davantage encore pour celui de sa production. Une bande de pillards assoiffée de sang assiège un site d’extraction défendu par un groupe au profil psychologique plus complexe (tous font preuve d’humanité mais avec des degrés de fourberie variables). Ce siège constitue l’armature principale du récit, avec le sort individuel du personnage principal, Max, incarné par Mel Gibson.

On peut s’interroger sur la crédibilité d’une histoire qui fait de l’essence un enjeu de survie alors que des problèmes d’alimentation élémentaires pourraient surgir. Ils ne sont d’ailleurs pas posés dans le film. Globalement, ce monde sans État, amer et stimulant, évoque davantage l’extrapolation dévoyée d’une vision libertarienne que des formes de coopérations anarcho-socialistes. L’entraide s’y présente comme une nécessité à laquelle il faudrait se résoudre et la compétition, individuelle ou collective, comme la règle. Toutefois, si la teneur de l’œuvre fait penser au survivalisme, aucun auteur survivaliste sérieux ne décrit un tel scénario, organisé autour de gens davantage occupés à trouver de l’essence qu’à se nourrir. Le règne sauvage de l’automobile est un oxymore narratif, d’ailleurs réussi, qui maintient certains impératifs des sociétés pré-apocalyptiques industrielles.

Dans Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre, troisième film de la série (1985), la lutte pour l’énergie change de nature pour prendre des accents qu’on pourrait audacieusement qualifier de marxistes. Dans une cité de fortune qui a poussé dans le désert, la superstructure étatique est dirigée par une femme (Tina Turner) qui entend conserver le contrôle total sur sa ville. Malheureusement pour elle, l’approvisionnement en électricité est assuré en sous-sol par le traitement des déchets, traitement dont l’ingénieur est un nain juché sur les épaules d’un géant simplet. Il détient l’infrastructure énergétique. Le problème est que cet ingénieur, plutôt que de rester discret, a décidé d’exprimer son importance en public, ce qui n’est pas sans menacer l’autorité de celle qui dirige la cité. Le pouvoir, s’il veut subsister, a intérêt à tenir certaines choses secrètes.

Si les grandes caractéristiques visuelles de Mad Max 2 se retrouvent dans Au-delà du dôme du tonnerre, la lutte pour l’énergie prend une tournure moins frontale et se teinte d’un questionnement sur la réalité du pouvoir. L’effondrement civilisationnel se traduit par l’explicitation d’une guerre de tous contre tous dans le deuxième film, en dépit de quelques alliances de circonstances. En revanche, dans le troisième film, l’émergence d’une civilisation de bric et de broc pose immédiatement le problème de la pérennité du pouvoir, c’est-à-dire de la dissimulation politique. C’est sous-entendre que l’égoïsme et l’État, qui en est le résultat, sont des lois naturelles et qu’ils reviennent systématiquement à chaque table rase. Cette vision est aujourd’hui rejetée par les collapsologues, comme Pablo Servigne et Gauthier Chapelle dans leur livre L’Entraide, l’autre Loi de la Jungle. Ceux-ci font de la coopération le socle d’une société stable.

Série de films « survivalistes » nés à la fin des années 70 et au début des années 80 du XXe siècle, Mad Max met au jour le malaise de la contre-culture américaine à l’époque de Reagan comme l’ont fait d’une autre façon certains films comiques de la volte-face mitterrandienne en France (Promotion canapé, P.R.O.F.S.). Le ton n’est pas le même, mais le principe est identique : il s’agit d’utiliser l’état d’esprit libertaire pour valoriser une anthropologie libérale.

Cette perspective se maintient dans Mad Max : Fury Road, réalisé en 2015, mais dans un contexte différent. Ce film est imprégné par une manière d’orchestrer les combats qui évoque le « wagnérisme » d’Apocalypse Now. L’esprit originel, austère et faussement chaotique, cède sa place à une sorte d’opérarock. Si la lutte pour les ressources et les batailles de véhicules sont toujours là, on voit aussi se constituer un camp du Bien et un camp du Mal globalement identifiables. Le tournant socio-économique qui a vu le gauchisme se diviser dans les années 70 et engendrer des films ambigus, comme les premiers Mad Max, est loin. Les standards du film industriel sont parfaitement respectés, même s’ils se parent d’une violence qui n’est plus qu’un simulacre de provocation. L’austérité brute, troublante, de certains films d’action ou de science-fiction, tels Terminator, Alien ou Conan le Barbare, a cédé la place à des suites formatées. On est donc passé d’un cinéma contestataire dans les années 70 à un cinéma fuyant dans les années 80 puis à un cinéma soumis, le signifiant faisant diversion mais finissant par s’aligner sur le signifié. Il pouvait difficilement en être autrement, moins parce que le gauchisme avait été vaincu par ses ennemis que parce qu’il était à l’origine contradictoire.

Image film Mad Max Fury Road concert de voitures
Mad Max : Fury Road, diffusé en 2015, propose une esthétisation musicale et pyrotechnique de cet univers et sacrifie une partie de l’austérité rêche des premiers films.

Étrangement, la série Mad Max, tout en correspondant à ce changement entre le troisième et le quatrième film, a une évolution inverse si l’on considère ses trois premiers. D’une œuvre mettant en scène l’inexorable victoire de la violence sur la sensibilité par des événements imprévisibles, cette série évolue vers un deuxième film marqué par une lutte apolitique pour les ressources pétrolières puis vers un troisième film qui aborde la question du non-dit sur le fondement du pouvoir. Le mouvement va donc d’une sorte de tragédie chaotique à un semblant de prise de conscience philosophique. Le quatrième film, beaucoup plus tardif, correspond en revanche à l’évolution générale. Faut-il voir dans tout cela des choix conscients de Georges Miller ? Est-ce lié à l’idéologie personnelle de Mel Gibson, dont le parcours ultérieur, surtout en tant que réalisateur, ne manque pas d’interroger ? Quoi qu’il en soit, cette trajectoire mériterait d’être étudiée plus avant.

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