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Aurélie Wellenstein : Mers mortes

« Si la science-fiction se charge de la catastrophe, le fantastique esquisse une solution. »

Oural est à la frontière entre le spectral et le réel. Il est l’exorciste d’une petite communauté retranchée dans un bastion. Après que l’humanité a détruit notre écosystème, asséché les océans et anéanti les animaux, les survivants se sont regroupés dans des enclaves et tiennent péniblement. Mais la principale menace est ailleurs. Les animaux marins reviennent d’entre les morts sous la forme de marées constituées par des hordes de fantômes. Squales, bancs de poissons, méduses, pieuvres avides de vengeance s’abattent régulièrement sur les rescapés pour s’emparer de leurs âmes. Seuls des individus particuliers, les exorcistes, peuvent empêcher la marée de tuer. Ils créent des boucliers qui repoussent les nuées. Ce don précieux fait d’Oural un être à part. Il est protégé par sa communauté et vit dans un relatif confort. Mais quand un impressionnant navire pirate volant surgit et le kidnappe à la faveur d’une marée, son existence est bouleversée. Le capitaine, Bengale, capture des exorcistes pour protéger son équipage et son bateau. Il navigue en affrontant les spectres et parcourt un monde qu’il croit pouvoir réparer.

Situé à l’intersection de la science-fiction et du fantastique, Mers mortes, d’Aurélie Wellenstein,  paru en 2019 chez Scrinéo, présente, au propre comme au figuré, un paysage désolant. Notre planète est crevassée, les mers ont quasiment disparu et les animaux ne subsistent que sous la forme de créatures voraces et vindicatives. La responsabilité pleine et exclusive de notre espèce dans ce désastre est explicitement soulignée. Celle-ci a consacré ce qui lui restait d’énergie à incriminer des boucs émissaires politiques afin de pouvoir continuer à détruire. L’humanité a fait ce qu’elle a condamné et condamné ce qu’elle a fait. Le résultat ne serait pas sans rappeler La Mort de la terre de J.-H. Rosny Aîné si l’élément fantastique ne venait pas donner espoir et souffle à l’ensemble. Paradoxalement, la présence des spectres transforme l’évidence écologique en énigme et confère au récit une possibilité de victoire. Si la science-fiction se charge de la catastrophe, le fantastique esquisse une solution. Le bateau pirate chemine car son existence implique que tout est possible.

Cette répartition des tâches est complétée par une autre, car la tonalité du roman se situe à la limite de la littérature de jeunesse. Le monde écrase les personnages mais leur simplicité les protège de sa toxicité. L’air est empoisonné et les leçons de la vie sont amères mais elles ne sont jamais perverses. Il y a quelque chose de candide dans les frustrations du personnage principal, qui ne sait pas s’il doit aimer ou haïr. Cette candeur est aussi celle d’un roman d’apprentissage. La relation intime et joueuse qui le lie au fantôme d’un dauphin remémore, à travers la persistance des jeux de l’enfance, que la solution sera magique ou ne sera pas. L’espoir subsiste par un dédoublement et une ambiguïté. L’autre monde, celui des morts, est parmi nous, mais que peut-il vraiment ?

L’histoire de ce roman nous rappelle la nôtre et les récits magiques que nous nous donnons pour demander au bourreau cinq minutes de plus, les cinq dernières. Les animaux marins ne reviennent pas nous hanter, sinon dans les romans. Aucun capitaine hargneux et attachant ne combat la fatalité, car elle n’a aucun visage, pas même celui, éthéré, d’un fantôme. Nos émotions nous offrent la saveur de la vie mais elles ne nous aident pas toujours à comprendre. Parfois, elles nous permettent de continuer à polluer. Les récits sont là pour nous le rappeler.

Marine Duval : Epos, des Aubes et des Fins

« Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. »

Il est difficile de regarder en arrière, moins parce que la vérité s’y trouve (pour quoi faire ?) que parce que celui qui se concentre sur son passé finit par ne plus regarder où il marche. Pourtant, l’exercice est inévitable. Céleste Bretton dirige l’état le plus étendu d’une Europe qui a survécu. Au XXIVe s., l’humanité ne compte plus que quelques millions d’individus. On ignore ce que sont devenues les Amériques. L’Afrique et l’Asie sont des terres inhospitalières et inquiétantes. L’adaptation et la sobriété se sont imposées dans les ruines de l’ancienne civilisation thermo-industrielle, mélange de technologie et d’artisanat. Dire que Céleste n’a pas eu une vie facile serait un euphémisme. Mariée de force à un homme brutal, capturée puis torturée par une secte de psychopathes, elle a vu deux de ses enfants mourir atrocement, le troisième s’enfuir et elle a été emprisonnée à la suite d’un coup d’Etat. Cependant, sa vie est relativement sûre par rapport à celle de nombre de ses contemporains. La guerre nucléaire qui a détruit l’essentiel de l’espèce humaine a laissé un monde amer où les menaces physiques et psychologiques sont fréquentes. Il n’est pas rare d’abandonner ses enfants en espérant qu’ils restent en vie. 

Epos, Des aubes et des fins, de Marine Duval aux éditions Les Presses littéraires, est un roman ambitieux qui se situe à l’intersection des grands thèmes écologiques et postapocalyptiques. Une part importante de son contenu est consacré à décrire les causes comme les conséquences de la guerre. Si celle-ci est engendrée par la crise écologique, elle l’amplifie redoutablement. Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. Les travers énergivores réapparaissent sous la forme de folies religieuses qui subliment l’utilisation des ressources dans les anciennes sociétés et transforment leur souvenir en culte. En outre, aux confins du monde connu, les irradiés, qui forment des groupes de parias, aspirent à ce que soit reconnue leur humanité. 

Epos

Le roman est surtout caractérisé par une dimension prosopographique. Les personnages abondent et sont fortement marqués par leurs situations socio-professionnelles. Elles influent fortement sur la place de chacun. C’est l’organisation d’un monde traumatisé qui est décrite par le prisme de l’utilité des uns et des autres. Dans un univers où les spéculations théoriques sont un luxe, la profession est un critère important quant à la place d’un individu. La bureaucratie est réduite à sa plus simple expression. 

L’art résume et concentre, comme souvent, les inquiétudes de sociétés conscientes de leur fragilité. De nombreux chefs d’œuvres, surtout ceux des musées italiens, ont survécu. Céleste met un soin particulier à les protéger, à les répertorier et à les regarder. L’effondrement a tout détruit mais a peut-être moins touché ce qui semblait le plus vulnérable. Le hasard et l’aveuglement ont voulu que le chef d’œuvre en péril, notre planète, devienne le Radeau de la Méduse. Il n’est pas surprenant que les survivants s’y disputent. Que pourraient-ils faire d’autre ? 

Addendum, Jean-Marc Ligny : Après les âges sombres

« Deux volontés d’isolement s’affrontent donc, l’une durable et l’autre non. »

Daniel, permacultivateur dans un monde qui a vu la civilisation thermo-industrielle s’effondrer, vit seul depuis le départ de sa tribu. Il s’occupe de son potager au pied d’un bâtiment éventré datant d’avant la catastrophe. Les animaux sauvages, dont il connait les habitudes, ne constituent pas une menace. Seuls les frelons noirs géants sont pour lui source d’inquiétude. Un jour, parce qu’il croyait en frapper un avec sa bêche, Daniel détruit un drone. Kévin est un déviant aux tendances perverses qui ne se sent pas à son aise dans son bunker postapocalyptique. Le métavers ne lui convient guère. Alors, il décide de sortir par tous les moyens, y compris sanglants. La rencontre de ces deux individus ne change rien à l’avenir du monde. Mais là n’est pas l’essentiel. Les animaux seront les arbitres. 

A lire dans le numéro 107 de la revue Bifrost, “spécial fictions”, cette nouvelle de Jean-Marc Ligny intitulée Après les âges sombres aurait en effet été parfaitement à sa place dans le recueil du même auteur précédemment étudié par ce site. La sauvagerie des résidus décadents de l’ancien monde quitte son cercueil physique et numérique pour s’attaquer à la sagesse débonnaire qui lui a succédé. Il faut noter que Daniel vit seul malgré les avertissements de sa tribu et que la question de la coopération est presque absente. Deux volontés d’isolement s’affrontent donc, l’une durable et l’autre non. On soulignera aussi la présence importante des loups, les canidés étant, on l’a vu, souvent utilisés par Ligny dans ses textes. L’humain, l’animal et la machine interagissent et se toisent pour laisser le lecteur deviner à qui l’avenir de cette planète appartient. 

Arnauld Pontier : Dehors, les hommes tombent

« La cause de la catastrophe est l’inconscience de l’espèce humaine parce qu’elle ne comprend pas qu’elle crée son destructeur. »

La solitude d’un être artificiel dans un monde déserté est difficile à porter. L’oubli est une solution de chaque instant. Un humanoïde parcourt la Terre, vide depuis des millénaires. Il a vu les derniers de ses créateurs fuir vers l’espace ou être massacrés par les Semblants, la catégorie de créatures à laquelle il appartient. Il a traversé des milliers de kilomètres pour aborder un rivage qu’il ne parvient pas à identifier. Son histoire est mystérieuse. Un temple à Hélios, divinité éteinte de la fin du monde précédent, accueille momentanément son errance. Il est arrivé sans savoir où ni pourquoi. Il va l’apprendre mais il lui faudra suivre la piste éprouvante de sa propre vie, dont il ne se souvient plus. Il devra d’abord affronter un monstre mythologique de l’avenir, puis regarder en lui-même ce qu’il a été afin de découvrir ce qui s’est véritablement passé, pour lui-même et l’humanité.

Dehors, les hommes tombent, d’Arnauld Pontier, est d’abord le récit d’une introspection qui se révèle concrètement. L’état d’esprit, les capacités et les souvenirs du Semblant qui est le personnage principal de ce roman s’éclairent au fur et à mesure de sa progression. Paradoxalement, il s’agit d’une quête initiatique à rebours. Au combat physique succède l’exploration numérique qui lui révèle ses souvenirs. Il a vécu, davantage que l’on ne pourrait le penser, mais il ne le sait pas. Connais-toi toi-même, l’adage est connu, encore faut-il vivre pour se connaitre. Ce mythe de la caverne dans un cadre postapocalyptique permet une errance, celle du personnage principal, et cause une quête initiatique rétrospective.

Statue de la liberté
L’avenir est incertain.
©Getty – Mark Garlick/Science photo library

Le récit n’est pas d’abord caractérisé par un effondrement écologique même si cet aspect n’est pas absent. La cause de la catastrophe est l’inconscience de l’espèce humaine parce qu’elle ne comprend pas qu’elle crée son destructeur. Néanmoins, la dimension écologique, la question des ressources et du rapport avec l’environnement, est sensible. En cela, Arnauld Pontier adopte, avec Dehors, les hommes tombent, une perspective complémentaire à celle de l’une de ses nouvelles, L’homme de sable, qui pointe plus précisément les conséquences imprévues du réchauffement climatique. Alors que le roman décrit une humanité qui chute en se tirant une balle dans le pied dans un cadre écologique fragile, la nouvelle raconte les conséquences folles d’une crise écologique devenue imprévisible. Le premier part d’une impasse et s’achemine vers une renaissance, la seconde commence par une abondance et se termine par une métalepse tragicomique.

Nos problèmes écologiques ne peuvent pas être contournés. La littérature relate à leur propos des histoires cornucopiennes de dépassement par la technologie ou des histoires d’effondrement dans lesquelles la technique révèle son impuissance, quand ce n’est pas sa nocivité. En choisissant une voie hybride où les deux approchent se combattent et se servent d’antidotes mutuels, Dehors, les hommes tombent nous parle d’un avenir où l’humanité est un revenant. Ce futur fantomatique n’est pas très avenant en plus d’être hasardeux. Mais si nous pouvons regarder nos limites, nous en choisirons un autre.

Cormac McCarthy : La Route

« Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. »

La route occupe une place prépondérante dans la mythologie états-unienne. De nombreux stéréotypes historiques et technologiques lui sont associés. Les diligences suivent une route, de même que les automobiles et les Harley Davidson. La route n’est pas un chemin. Elle n’en a ni la discrétion, ni l’esthétique, même si elle partage avec lui un principe, qui est de faciliter et d’encadrer le déplacement. Les routes peuvent en outre conduire à des chemins, cachés ou non. Dans le cas des Etats-Unis, la route est intimement liée à l’imaginaire motorisée. Il est évident que la célèbre route 66, qui traverse le pays, est un poncif culturel inséparable des berlines massives et des motos stylisées qui l’empruntent. Ce poncif a été retourné non sans humour par les Texans avec le Cadillac Ranch, non loin d’Amarillo dans le nord de leur Etat. Les références culturelles de ce type sont évidemment présentes dans la musique, le cinéma, les jeux vidéo ou la littérature. Sur la Route, le roman de Jack Kerouac, en est une vision partageuse et fantasmée, dominée par l’utilisation de l’auto-stop.

La Route, écrit par Cormac McCarthy, adapté au cinéma en 2009 par John Hillcoat avec Viggo Mortensen, appréhende le thème d’une manière inhabituelle aux Etats-Unis puisque les protagonistes marchent. L’œuvre est un contrepoint sans être un antidote. Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. Les derniers humains en sont réduits à dénicher les boîtes de conserve qui subsistent ou au cannibalisme. Un homme et son fils en bas âge marchent vers le sud de la Californie parce qu’ils espèrent y trouver un temps plus clément, au propre comme au figuré. Les routes américaines, massives et fracturées, sont toutes devenues des chemins. On y marche pour s’évader ou pour chasser, toujours pour survivre.

Le Cadillac Ranch à Amarillo, Texas. Photo prise par l'auteur de ce blog, Fakh, en 1993.
Votre serviteur a marché sur la route 66 en 1993, mais il n’a toujours pas le permis de conduire… (Le Cadillac Ranch, Amarillo)

Depuis le suicide de la mère du garçon jusqu’à la mort émouvante du père en passant par la quête d’un ailleurs qui ne viendra jamais, le roman déconcerte pour plusieurs raisons. La principale habileté narrative consiste à faire des dialogues quelque chose de consubstantiel au récit en supprimant la typographie qui les caractérise. Ils tentent constamment, par des sauts à la ligne plus ou moins nombreux, de s’extraire sans jamais réussir, parvenant au mieux à être une excroissance vouée à s’étioler. Ces dialogues sont le double textuel d’une tentative de survie au grand récit d’un monde atone et violent. Ils sont aussi le pathétique combat d’une contingence tactique qui veut échapper au tragique. La stérilité du sol ne permet plus à l’humanité de se renouveler. Alors que Mad Max créait cette situation par une allégorie des conséquences des chocs pétroliers, allégorie dominée par l’automobile, La Route nous parle d’un monde où la lutte pour le pétrole n’est même pas évoquée. Tomorrow is the same day, et après ? On s’en remet au monde dont on constate qu’il n’apporte pas de solution.

Cette collapsofiction déroute (si j’ose dire) parce qu’il s’agit d’une fiction survivaliste qui ne dit pas son nom. Le questionnement écologique est absent et la stratégie se dilue jusqu’à disparaitre dans le quotidien. Il ne reste que l’amour d’un père pour son fils. Ce n’est pas rien, mais est-ce le véritable sujet ? Si nous voulons sauver nos proches, devons-nous attendre que tout soit perdu ? L’oiseau de Minerve prend son envol au crépuscule. Nous y sommes. La route se transforme en chemin. L’avenir est aux cartes odographiques.

Jérôme Leroy : Vivonne

« Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne. »

Saint-Germain-des-Prés charrie des torrents de boue parsemés de cadavres. Paris est frappé par un typhon à cause du dérèglement climatique. La France, dirigée par un gouvernement d’extrême droite passablement délirant, est en outre ravagée par des paramilitaires d’obédiences diverses : séparatistes celtes, zadistes fous, fanatiques musulmans, anarchistes difficiles à suivre. En outre, un groupe obsessionnel de pirates informatiques menace de rendre hors d’usage toute technologie et de renvoyer le monde à un niveau technique préindustriel. La crise écologique fait rage. Dans un pays où coexistent la détresse et l’ancien monde, internet reste par moments utilisable entre deux combats au fusil d’assaut. Les soubresauts d’une vie antérieure servent d’arrière-plan à un naufrage, celui de notre consumérisme.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’incarne en Adrien Vivonne, serrure sans clef qui donne son nom au dernier roman de Jérôme Leroy. Personnage lunaire, perspicace et inaltérable, poète saisissant insaisissable, Vivonne traverse le récit et le dépasse. Accessible et avenant, d’une constance désarmante, il écrit une poésie dont le pouvoir confine au surnaturel puisqu’elle emporte certains lecteurs dans d’autres mondes. Son œuvre finit par constituer à la fois une alternative et un monde parallèle. Le récit se déploie par le prisme de ses personnages, chaque chapitre ayant le point de vue de l’un d’entre eux : Alexandre, éditeur et ami de Vivonne, l’aide perfidement pour mieux l’enfoncer avant de se repentir ; Chimène, la fille de Vivonne, bascule dans une violence débridée parce que sa mère lui a caché sa filiation ; Béatrice, admiratrice et amante de Vivonne, l’accompagne et le poursuit. Tout est marqué par la séparation. Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne.

Il y a des précédents à Saint-Germain-des-Prés. La crue de 1910.

L’écologie de ce roman est celle de l’inatteignable, puisqu’elle pose comme solution un absolu poétique et séculier. Plusieurs siècles après l’effondrement, les îles grecques vivent sans technologie dans une culture façonnée par l’œuvre de Vivonne, prophète involontaire et apaisant. Nous sommes donc séparés de la compréhension du monde par ce que nous sommes, séparés de l’avenir par le présent et séparés de Vivonne, étrange personnage qui vit parmi nous sans y vivre, croisement psychique entre Albert Einstein, E.T. l’extraterrestre et Tarzan interprété par Weissmüller. Mais en posant une solution ici-bas, ce livre fait rentrer par la fenêtre ce qu’il a fait sortir par la porte. Atteindre Vivonne est moins coûteux que terraformer Mars, mais encore plus difficile. Notre planète meurt et nous regardons Vivonne. Faire descendre sur Terre les absolus et les mythes ne nous sauvera pas. Ce n’est qu’un livre, certes. C’est une allégorie, sans doute. Mais où conduit-elle ?

La poétisation nous accompagne. Elle ne nous permettra pas de nous extraire du monde. Aucune poésie n’est une porte vers un ailleurs. L’exprimer de manière métaphorique dans un roman n’est qu’un pas de côté de plus. Nous ne pouvons ni ne devons partir. Confrontés aux grandes épreuves qui viennent, dire que la poésie est une partie de la solution est une manière de marcher sur la tête. Toute véritable solution aura sa poésie, toute véritable erreur aussi, jusqu’à notre possible disparition.

Jean-Marc Ligny : Dix Légendes des Ages sombres

« Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. »

Il est des écrivains qui creusent leur sillon. Jean-Marc Ligny en fait partie. S’il a souvent abordé d’autres thèmes, son œuvre s’est préoccupée du problème climatique d’origine anthropique dès le début des années 2000, en particulier avec la fameuse trilogie constituée par AquaTM, Exodes et Semences. Plus lucide que d’autres et plus tôt, Ligny a conçu des textes qui méritent d’être lus parce qu’ils existent. Dix Légendes des Ages sombres réunit l’ensemble de ses nouvelles sur le sujet. La première, L’Ouragan, a été publiée il y a vingt-deux ans, une autre, La Horde, est inédite. L’un des textes, La Route du Nord, est destiné à un jeune public. Tous, comme le titre du recueil l’indique, décrivent une catastrophe écologique due au changement climatique avec des conséquences très importantes sur les comportements quotidiens. Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. Plus généralement, ces textes prennent acte de l’échec de l’espèce humaine face au problème climatique. Aucun n’évoque un contexte où celui-ci aurait été géré raisonnablement.

Bien qu’il ne se réclame pas de cette mouvance, les récits de Jean-Marc Ligny mettent en scène des situations survivalistes. Des villageois tentent de survivre à la pénurie généralisée dans un monde où la violence est constante, un homme essaie de construire une montgolfière dans un aéroport désert, une vieille femme s’inquiète pour son mari alors que s’éloigner n’est jamais sûr. Il s’agit d’économiser ses ressources, de réussir à vivre là où plus rien ne pousse, d’affronter la menace incessante de groupes malveillants poussés à bout par une ère d’incertitude. Notre désinvolture a créé un monde de précarité où nos instincts négatifs ont tendance à l’emporter.

Numéro de la revue spécialisée Bifrost où a été publiée La Route du Nord, l’une des nouvelles du recueil.

Deux attitudes s’affrontent dans la plupart des nouvelles : l’une étant sans foi ni loi et l’autre moins mauvaise mais désespérée. Dans La Horde, un groupe de sédentaires, sympathiques mais sans illusions, fait face à une vague de nomades fanatiques et anthropophages. Dans La Frontière, un soldat impitoyable massacre des migrants dont le seul crime est de vouloir survivre. Dans Lettre à Elise, des privilégiés regroupés dans une enclave laissent mourir ceux qui ont été rattrapés par la crise climatique. Les groupes humains sont souvent répartis entre la sauvagerie la plus mauvaise et des gradations du moindre mal. Les deux dialoguent et se combattent sans que l’on aperçoive d’issue enviable pour notre espèce. Cette dualité se retrouve dans le monde animal puisque des chiens apparaissent dans presque tous les textes. Ceux qui sont en meute sont systématiquement décrits comme dangereux alors que les autres s’individualisent en un compagnon serviable et utile. La présence canine dédouble celle de l’être humain et la suit comme son ombre, nos serviteurs étant à la fois notre image et nos lieutenants.

Si Dix Légendes des Ages sombres est pessimiste quant à notre incapacité à empêcher la catastrophe, il l’est aussi quant à notre incapacité à affronter ses conséquences. Le recueil insiste également sur le potentiel de violence et de prédation révélés par l’effondrement. Le fanatisme religieux est, dans plusieurs nouvelles, un réflexe social pour maintenir l’ordre. Cet ensemble de collapsofictions renvoie globalement à l’échec et au doute, même si une nuance d’espoir vient parfois tempérer cette tendance, davantage pour des raisons narratives que pour esquisser une solution. La coopération y existe surtout pour être un contrepoint à une désolation qui finit par gagner. Certains textes semblent prescients et, quel que soit ce que l’on pense de leur écriture, nous renvoient à l’étendue de notre laxisme écologique.

Métro 2033 : le bout du tunnel

« Les stations apparaissent et résonnent comme des notes de musique. Chacune a une saveur mais toutes ont la personnalité du métro, c’est-à-dire celle d’un espace liminal, souffreteux et rouillé. »

Une carte de métro est une carte odographique. Elle respecte les itinéraires mais pas les distances ou les proportions. Le but est d’indiquer comment aller d’un endroit à un autre puisque le reste ne dépend pas de l’usager. Le métro est l’univers du choix claustrophobe et du cheminement. Il est à la fois un bunker, une interface, un espace de travail, de loisirs, et, parfois, de sommeil. Il est un monde le plus souvent subi et qu’il s’agit d’organiser. Que se produirait-il si cet espace était radicalement imposé à tous pour des raisons de survie et pas pour des raisons d’emploi du temps ? La vie pourrait devenir odographique. C’est, en partie, le postulat de Métro 2033, la célèbre fiction écrite par Dmitri Glukhovski. Après une guerre nucléaire, les survivants moscovites se sont réfugiés dans le métro. Il ne s’agit plus d’y transiter, ni même d’y vivre, mais d’y survivre. Le personnage principal, Artyom, né peu avant la guerre nucléaire à l’origine du casse-tête, s’évertue à trouver sa voie dans le métro de Moscou afin de résoudre un problème qui le dépasse : des entités dangereuses que d’aucuns pourraient qualifier de surnaturelles ont été engendrées par le conflit. 

S’il ne s’agit pas d’une collapsofiction au sens écologique du terme, on retrouve clairement des points communs en ce qui concerne les implications quotidiennes de l’effondrement. Les déplacements, la nourriture, les divertissements, l’habitat, l’échange, tous les enjeux d’un mode de vie survivaliste sont présents dans ce roman. Celui-ci décrit à la fois un bunker, une quête initiatique et un voyage. Artyom voyage dans un bunker afin d’en savoir plus. Les stations apparaissent et résonnent comme des notes de musique. Chacune a une saveur mais toutes ont la personnalité du métro, c’est-à-dire celle d’un espace liminal, souffreteux et rouillé. 

Carte du métro de Moscou dans le roman Métro 2033
La carte du métro de Moscou dans le roman Métro 2033

La vie dans le métro est l’inverse existentiel du métro dans la vie. Il suffit de questionner une personne qui a le métro pour lieu de travail (comme certains marchands de fruits et légumes ou certains agents de sécurité) pour s’en apercevoir. L’inversion de cette inversion ressemblerait-elle à une vie décente ? Avoir essayé la dégradation planétaire permettra-t-il une prise de conscience ? Encore faudrait-il savoir si une telle vie peut s’organiser et sur quelles ruines. Le mieux aurait été de ne pas causer l’effondrement. Comment sortir du métro où la catastrophe nous a conduits ? Cela revient à se demander comment sortir de la catastrophe où le métro nous a menés. Le roman répond par la présence d’un ennemi commun, une nouvelle espèce. Mais le métro regorge déjà d’ennemis, de nombreuses factions ou d’états, dont certains sont peu engageants : néo-nazis, néo-soviétiques, esclavagistes, brigands, fanatiques. Aucun n’apporte de réponse. 

Artyom évolue dans le métro, Zazie aussi. Si le premier se bat, la seconde badine. Elle a le mérite d’avoir une réponse universelle. Nous y sommes en effet, dans cette mouise transitoire qui est aussi notre dernière station, à moins d’un miracle. La catastrophe écologique ne nous rattrape pas, nous avons choisi d’y aller. Nous avons choisi d’emprunter ce tunnel qui mène à la tombe. Pour en sortir il n’est nul besoin de trop s’interroger sur les distances ou les proportions mais plutôt sur les chemins. La carte odographique de Métro 2033 nous le dit. Nous n’avons peut-être pas encore raté l’ultime correspondance, celle qui nous fera nous diriger vers le haut. Et si nous l’avons ratée, le courage a une valeur en lui-même, celle du style, autant nous en doter. 

This War of Mine : la guerre ne meurt jamais

« La décision récente du développeur 11 Bits Studios de reverser les bénéfices du jeu This War of Mine à la Croix rouge ukrainienne s’inscrit dans une résonnance historique liée à notre vision de la guérilla urbaine. »

La fiction a souvent représenté la guerre urbaine, particulièrement sous une forme immersive. Les collapsofictions, dans un tel cadre, montrent la ville en ruine comme une forme d’impasse vérolée où conduiraient la guerre, l’orgueil et la négligence. La ville détruite est un habit trop grand, une souricière et un lieu de survie. Ce théâtre peut être le résultat d’une catastrophe générale, comme une crise écologique mondiale, ou de violences circonstanciées. Dans ce dernier cas, la référence historique la plus évidente est le siège de Sarajevo de 1992 à 1996. La capitale de la Bosnie-Herzégovine a incarné factuellement et culturellement toute la dangerosité des combats urbains. Sa présence dans les journaux télévisés montrait presque quotidiennement les incertitudes d’une telle situation, incertitudes rendues d’autant plus fortes par un double effet de contraste : celui qui opposait cette guerre à l’espoir suscité par la fin de la guerre froide et celui qui opposait la Sarajevo détruite à celle des années 1980, ville olympique présentée comme un modèle de tolérance et de coexistence ethnique. Des fantasmes fictionnels en sont nés, souvent combinés aux souvenirs imparfaits d’autres conflits, comme la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, un roman comme La Sirène rouge, de Maurice G. Dantec, publié en 1993, roman qui impulse la renommée de l’auteur, est caractéristique de l’impression d’impuissance et de fragilité qui émanait des médias lorsqu’ils traitaient le sujet.

La décision récente du développeur 11 Bits Studios de reverser les bénéfices du jeu This War of Mine à la Croix rouge ukrainienne s’inscrit dans une résonnance historique liée à notre vision de la guérilla urbaine. Cette entreprise polonaise a réalisé, avec This War of Mine, un jeu fortement inspiré par le siège de Sarajevo. On y dirige un groupe de personnages aux abois dans une ville déchiquetée par la guerre. La survie, qui est le principal objectif, se divise en une phase de protection et d’aménagement de son refuge ainsi qu’en une phase d’exploration. Le tout est ponctué de possibilités de commerce, de développement de son auto-suffisance, de contacts avec les diverses forces armées, etc. Sorti en 2014, le jeu vidéo est ensuite décliné en jeu sur table. L’ambiance y est la même, il s’agit d’organiser sa survie dans les décombres d’un siège.

Notre maison brule et nous regardons ailleurs…

On pourrait se demander si, contrairement à ce qu’une première approche laisse supposer, ce type de création relève de la collapsofiction. Etymologiquement et esthétiquement, oui : il s’agit bien d’un effondrement, l’état n’est plus capable de faire face et l’enjeu est bien la (sur)vie dans un monde devenu précaire. Mais si l’on prend la notion en son sens écologique, qui est le seul pertinent, la réponse est non. Le cadre de This War of Mine peut correspondre à n’importe quel type de siège moderne, y compris ceux qui n’ont aucun rapport avec la crise écologique. Les stratégies de survie qui organisent le jeu sont similaires à celles que l’on peut rencontrer dans des jeux postapocalyptiques comme Fallout Shelter ou The Long Dark. La référence culturelle et historique qu’est devenu le siège de Sarajevo rejoint ainsi les peurs et les attentes de fin du monde qui vont croissant à notre époque. Placer This War of Mine après une grave crise écologique ne changerait fondamentalement ni sa présentation ni son déroulement.

Du cyberpunk à la guerre urbaine en passant par leurs ruines, physiques ou numériques, une partie de notre vision du monde est fondée sur la précarité. De tels univers nous incitent à une tactique permanente avec la nostalgie d’une stratégie perdue. En cela, nous renouons avec notre condition originelle, celle de chasseurs-cueilleurs, aux aguets, toujours en quête d’une occupation, écartelés entre leur sécurité individuelle et celle de l’espèce. Cette précarité nous échappe parce que nous la sublimons mais elle revient dans nos attentes fictionnelles. This War of Mine concentre les craintes anxiogènes du « no future » tout en étant éco-compatible. Il fait ainsi le pont entre une vision de la survie urbaine en temps de guerre qui a marqué la fin du XXe s. et une autre, que nous plaçons dans l’avenir. Nous préférons nous concentrer sur les occasions d’un quotidien survivaliste parce que le tragique qui se profile ne laisse que peu de doute sur l’issue générale. Il n’est pas sûr que nous ayons tort.

Don’t Look Up : une faute de mieux ?

« Il ressort de ces soubresauts une impression de vacuité. Comique et absurde, le film désole autant qu’il amuse. »

Quelle serait la meilleure manière, pour un criminel, d’assassiner dix personnes par an ? En sauver mille (ou le prétendre). Ce serait une excellente couverture. L’organisation philanthropique est la meilleure façon de dissimuler un forfait. Dans le cas d’un crime climatique, le procédé utiliserait massivement les médias. La morale est un masque médiatique efficace, et plus encore lorsque le masque rit. Face au danger que représente la crise climatique, Don’t look up : Déni cosmique utilise la métaphore de l’impact astronomique. Une énorme comète menace de s’écraser sur Terre et d’y annihiler toute vie. Un groupe de scientifiques la repère six mois avant la catastrophe et se met en tête d’alerter les autorités. Il s’ensuit une valse tragi-comique désespérée durant laquelle ils découvrent que dire simplement la vérité ne sert à rien. La présidente des Etats-Unis, croisement entre Donald Trump et Sarah Palin, n’y prête qu’une attention politicienne, les médias imposent leurs règles et un milliardaire qu’on qualifiera pudiquement de spécial décide qu’il est une partie de la solution pour devenir une partie du problème. Les scientifiques aux abois participent à toutes sortes de pitreries en espérant qu’elles permettront la destruction de la comète mais vont de déconvenue en déconvenue.

Cette collapsofiction est à la fois grinçante et satirique. Elle n’épargne personne, car le système réussit à phagocyter les opposants, soit en les détournant, soit en les contaminant. Elle se veut aussi mobilisatrice. En insistant sur les échecs répétés d’un groupe de scientifiques ingénus, elle entend nous placer devant nos contradictions, sans doute pour causer une réaction. Les impasses et, surtout, l’incroyable capacité du système à neutraliser toute contestation par la récupération, sont censées nous faire prendre conscience de notre propre déni. Une information cruciale pour l’avenir de l’humanité est écrasée à la télévision par les vétilles ridicules d’une influenceuse, laquelle devient, à la fin du film, le troubadour du combat qu’elle a occulté… sans plus de résultat. Il ressort de ces soubresauts une impression de vacuité. Comique et absurde, le film désole autant qu’il amuse.

Caricature sur la mort du capitalisme
Don’t look up…

Devant ce spectacle, une partie importante des commentaires publics souligne sa dimension incitative, qu’elle soit salutaire ou erronée. Don’t look up nous inciterait à changer de trajectoire, à abandonner le capitalisme et la technophilie pour adopter un autre modèle, fondé, selon les appréciations, sur la sobriété ou sur la pénurie. Pourtant, à y regarder de plus près, cette vision peut susciter trois critiques. La première, la plus évidente, est celle qui porte sur le support lui-même. Il s’agit d’un film diffusé sur Netflix qui aggrave par son existence même le problème climatique qu’il prétend dénoncer. La deuxième critique concerne l’utilisation récurrente des mêmes boucs émissaires politiques d’extrême-droite qui, quelques soient leurs défauts, n’ont pas le monopole de l’aveuglement. La troisième, justement pointée par Vincent Mignerot, est que la dimension cathartique du film favorise l’inertie et pas le changement. De ce point de vue, il est consubstantiel à ce qu’il combat.

En outre, comme le souligne Irène Langlet, « la critique des médias telle qu’elle apparaît dans ce film est extrêmement classique sur le plan des représentations et du corpus de science-fiction ». Elle montre en effet « la plupart du temps des foules qui regardent une parole unique ». Les réseaux sociaux sont présents mais ne font que montrer davantage la passivité ou la réactivité des foules. On pourrait compléter en mentionnant la scène dans laquelle le personnage interprété par Jennifer Lawrence affirme l’inanité du discours complotiste qui sur-responsabilise les dirigeants et, donc, déresponsabilise les autres. L’origine de cette « parole unique » est en effet très difficile à situer.

Finalement, combien de gens, en regardant Don’t look up, vont-ils changer ? Est-ce le but ? Combien de gouvernements vont-ils modifier leurs politiques ? Aucun sans doute. Combien de personnes vont-elles consommer moins de viande, utiliser davantage les transports en commun ou cesser de participer à la fièvre consumériste ? Probablement pas beaucoup, même si seule une étude sociologique permettrait de le savoir. Quand on veut paralyser quelqu’un, une méthode captieuse consiste à lui demander constamment d’agir, ou à sous-entendre qu’il pourrait le faire, afin de le culpabiliser. En répétant aux gens qu’ils se cherchent (et se trouvent) trop d’excuses et de prétextes, on s’en trouve un soi-même pour ne pas donner un grand récit mobilisateur qui permettrait de sortir de l’ornière. Il ne s’agirait pas d’un récit de dénonciation, mais d’un récit de construction.

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