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Jacques Amblard : Apocalypse blanche, La sirène sous la cime

« On ne sait si ses démons sont réels ou imaginaires. C’est un va-et-vient permanent entre des dangers qui sont à la limite du rêve. »

3 % de la population française a survécu. C’est un record mondial. Une série de séismes a ravagé la planète au milieu du XXIe s. tuant l’écrasante majorité de l’humanité. La France, relativement épargnée, reprend sa place au premier rang du concert des nations. Une partie de la Savoie, en particulier la région de Chamonix, tire son épingle du jeu. Ce n’est pas sans importance si l’on considère que la Terre s’est dotée de montagnes qui auraient fait rêver avant l’apocalypse. Le plus intrigant de ces sommets, en Alaska, fascine autant qu’il déroute. Ses 15 000 mètres sont, littéralement, stratosphériques. Très vite, des expéditions s’organisent pour les vaincre. Casselaz, alpiniste chevronné, victime d’abus car élevé par un père psychopathe, est aussi d’une pénible timidité. Au centre de plusieurs de ces ascensions, dès son adolescence, le personnage est mystérieux, faussement absent. Il dissimule plusieurs surprises. Sa relation avec la montagne est aussi toxique que celle qui le lie à son père. Les deux, d’ailleurs, le poursuivent et l’évitent.

Ecrit à la première personne dans un style célinien, Apocalypse blanche, de Jacques Amblard aux éditions La Volte, est sous-titré La sirène sous la cime. Celle-ci semble constamment se dissimuler au regard, elle se cache derrière un récit où les apparences s’enfuient. La véritable sirène (et la véritable cime) reste insaisissable. Le roman est érigé à la manière d’une montagne avec un chapitre central qui, comme un pic perçant les nuages, révèle l’auteur. Il est aussi constellé de notes aussi indispensables qu’impromptues, comme des références érudites constantes à un univers montagnard bibliophile. L’ensemble est à la fois badin et inquiétant. La montagne n’est pas la seule à tuer mais elle est le prétexte de la mort. Casselaz semble se tortiller pour échapper à un destin sans forme.

Apocalypse Blanche

Les tremblements de terre eux-mêmes ne constituent pas un problème écologique d’origine humaine. Ils posent et résolvent un certain nombre de difficultés environnementales. La surpopulation cesse évidemment d’être menaçante mais les milliards de morts sont finalement assez peu présents dans une fiction qui est surtout l’histoire d’un personnage, de ses souffrances et de sa manière de s’en protéger par la discrétion. Outre la douloureuse relation au père, s’ajoute la disparition de ses enfants et une tendance à s’attacher à des êtres toxiques. L’identité de Casselaz est incertaine dans un monde qui, lui, est certain d’avoir été presque anéanti. Si les technologies utilisées sont très avancées, elles manquent de projet sur une planète vidée par les séismes.

Apocalypse blanche n’a pas pour cadre la destruction du monde par la folie des hommes mais la folie des hommes après la destruction du monde. Le personnage principal s’y agite et tente d’échapper à l’agitation. On ne sait si ses démons sont réels ou imaginaires. C’est un va-et-vient permanent entre des dangers qui sont à la limite du rêve. Une blessure originelle est perceptible mais il est difficile de savoir laquelle. Elle affecte constamment Casselaz et s’exprime par plusieurs figures dont il est délicat de savoir si elles sont réelles ou fantasmatiques. La catastrophe a débarrassé le monde de la crise écologique, reste l’alpiniste et ses questions. La nature victorieuse laisse les êtres humains s’occuper d’eux-mêmes puisqu’ils n’ont plus rien à redouter d’autre que la sirène sous la cime.

Geoff Johns, Gary Frank, Brad Anderson : The unamed Geiger

« Geiger peut compter sur la présence impressionnante et fidèle d’un loup bicéphale qui lui sert d’acolyte. »

« Le hasard a voulu que je reste en vie. »

Cette célèbre réplique de samouraï, Tariq Geiger aurait pu la faire sienne. Alors que les missiles qui vont décimer notre espèce approchent de leurs points de chute, il s’apprête à se réfugier dans le bunker qu’il a patiemment construit pour sa famille. Il n’avait pas prévu l’intervention de ses voisins qui, guidés par le désespoir et la rapacité, décident de prendre leur place. Sa femme et son fils réussissent à s’abriter mais Geiger reste aux prises avec leurs agresseurs. Il est emporté par le feu nucléaire. Le traitement expérimental qu’il a reçu pour son cancer le sauve. Soigné par un savant débonnaire, il devient un héros solitaire et taciturne, doté de pouvoirs radioactifs, qui surveille le désert afin de protéger le bunker où, pense-t-il, sa famille survit encore. Mais le monde (accessoirement) et (plus essentiellement) le Nevada, se sont réorganisés et les nouvelles autorités, particulièrement à Las Vegas, ne voient pas la présence de Geiger d’un très bon œil.

Sorti en 2022 chez Urban Comics, The Unamed : Geiger aborde de front la question de l’effondrement. La cause de l’apocalypse est une guerre nucléaire mais on constate une réflexion à la marge sur les écosystèmes avec la présence d’animaux mutants, bienveillants ou non. Tariq Geiger peut compter sur la présence impressionnante et fidèle d’un loup bicéphale qui lui sert d’acolyte. Le désert est en outre envahi de fourmis monstrueuses, dont la prolifération nocturne constitue une menace de chaque instant. L’hostilité d’arrière-plan est celle d’une nature viciée par les radiations, ce cadre épuisant servant de décor aux rivalités humaines. Paradoxalement, les radiations constituent la solution artificielle au cancer du personnage principal et lui permettent de transformer son handicap en force.

Les divers affrontements s’inscrivent dans une chronologie alternative puisque cette bande dessinée est uchronique. Geiger est l’un des « anonymes », ces individus singuliers qui traversent l’histoire du monde sans la marquer mais en l’influençant parfois. L’effondrement est donc un moment pivot qui ponctue un récit plus général caractérisé par des héros transhistoriques. Il occupe cependant une place déterminante en ce qu’il sépare, davantage que tout autre événement, ce qui le précède de ce qui lui succède. On constate donc un rôle particulier de l’effondrement parce qu’il concentre tout ce que le potentiel destructeur de l’humanité peut receler de disruptif. Il crée un monde différent qui singe celui d’avant la catastrophe de manière mélancolique ou bouffonne.

Las Vegas est dirigée par des clans qui évoquent des enseignes de parcs d’attractions mais qui disposent d’une certaine force policière ou paramilitaire. L’ancien gouvernement américain a survécu dans une forteresse. Des groupes de pillards irradiés battent la campagne. Commes dans d’autres comics, la corruption joue un rôle prépondérant. Les uns et les autres cherchent à mettre la main sur ce qui reste d’ogives nucléaires. Les rapports de force sont partout et l’effondrement leur sert de cadre. Il faut dire qu’il est une scène adaptée. L’attente de Tariq Geiger est aussi le désir d’un retour à la normalité, mais l’effondrement n’est pas réversible. Il s’agit de l’accepter afin de pouvoir l’affronter. C’est cette lucidité seule qui permettra peut-être un début de solution.

Addendum, Jean-Marc Ligny : Après les âges sombres

« Deux volontés d’isolement s’affrontent donc, l’une durable et l’autre non. »

Daniel, permacultivateur dans un monde qui a vu la civilisation thermo-industrielle s’effondrer, vit seul depuis le départ de sa tribu. Il s’occupe de son potager au pied d’un bâtiment éventré datant d’avant la catastrophe. Les animaux sauvages, dont il connait les habitudes, ne constituent pas une menace. Seuls les frelons noirs géants sont pour lui source d’inquiétude. Un jour, parce qu’il croyait en frapper un avec sa bêche, Daniel détruit un drone. Kévin est un déviant aux tendances perverses qui ne se sent pas à son aise dans son bunker postapocalyptique. Le métavers ne lui convient guère. Alors, il décide de sortir par tous les moyens, y compris sanglants. La rencontre de ces deux individus ne change rien à l’avenir du monde. Mais là n’est pas l’essentiel. Les animaux seront les arbitres. 

A lire dans le numéro 107 de la revue Bifrost, “spécial fictions”, cette nouvelle de Jean-Marc Ligny intitulée Après les âges sombres aurait en effet été parfaitement à sa place dans le recueil du même auteur précédemment étudié par ce site. La sauvagerie des résidus décadents de l’ancien monde quitte son cercueil physique et numérique pour s’attaquer à la sagesse débonnaire qui lui a succédé. Il faut noter que Daniel vit seul malgré les avertissements de sa tribu et que la question de la coopération est presque absente. Deux volontés d’isolement s’affrontent donc, l’une durable et l’autre non. On soulignera aussi la présence importante des loups, les canidés étant, on l’a vu, souvent utilisés par Ligny dans ses textes. L’humain, l’animal et la machine interagissent et se toisent pour laisser le lecteur deviner à qui l’avenir de cette planète appartient. 

Arnauld Pontier : Dehors, les hommes tombent

« La cause de la catastrophe est l’inconscience de l’espèce humaine parce qu’elle ne comprend pas qu’elle crée son destructeur. »

La solitude d’un être artificiel dans un monde déserté est difficile à porter. L’oubli est une solution de chaque instant. Un humanoïde parcourt la Terre, vide depuis des millénaires. Il a vu les derniers de ses créateurs fuir vers l’espace ou être massacrés par les Semblants, la catégorie de créatures à laquelle il appartient. Il a traversé des milliers de kilomètres pour aborder un rivage qu’il ne parvient pas à identifier. Son histoire est mystérieuse. Un temple à Hélios, divinité éteinte de la fin du monde précédent, accueille momentanément son errance. Il est arrivé sans savoir où ni pourquoi. Il va l’apprendre mais il lui faudra suivre la piste éprouvante de sa propre vie, dont il ne se souvient plus. Il devra d’abord affronter un monstre mythologique de l’avenir, puis regarder en lui-même ce qu’il a été afin de découvrir ce qui s’est véritablement passé, pour lui-même et l’humanité.

Dehors, les hommes tombent, d’Arnauld Pontier, est d’abord le récit d’une introspection qui se révèle concrètement. L’état d’esprit, les capacités et les souvenirs du Semblant qui est le personnage principal de ce roman s’éclairent au fur et à mesure de sa progression. Paradoxalement, il s’agit d’une quête initiatique à rebours. Au combat physique succède l’exploration numérique qui lui révèle ses souvenirs. Il a vécu, davantage que l’on ne pourrait le penser, mais il ne le sait pas. Connais-toi toi-même, l’adage est connu, encore faut-il vivre pour se connaitre. Ce mythe de la caverne dans un cadre postapocalyptique permet une errance, celle du personnage principal, et cause une quête initiatique rétrospective.

Statue de la liberté
L’avenir est incertain.

Le récit n’est pas d’abord caractérisé par un effondrement écologique même si cet aspect n’est pas absent. La cause de la catastrophe est l’inconscience de l’espèce humaine parce qu’elle ne comprend pas qu’elle crée son destructeur. Néanmoins, la dimension écologique, la question des ressources et du rapport avec l’environnement, est sensible. En cela, Arnauld Pontier adopte, avec Dehors, les hommes tombent, une perspective complémentaire à celle de l’une de ses nouvelles, L’homme de sable, qui pointe plus précisément les conséquences imprévues du réchauffement climatique. Alors que le roman décrit une humanité qui chute en se tirant une balle dans le pied dans un cadre écologique fragile, la nouvelle raconte les conséquences folles d’une crise écologique devenue imprévisible. Le premier part d’une impasse et s’achemine vers une renaissance, la seconde commence par une abondance et se termine par une métalepse tragicomique.

Nos problèmes écologiques ne peuvent pas être contournés. La littérature relate à leur propos des histoires cornucopiennes de dépassement par la technologie ou des histoires d’effondrement dans lesquelles la technique révèle son impuissance, quand ce n’est pas sa nocivité. En choisissant une voie hybride où les deux approchent se combattent et se servent d’antidotes mutuels, Dehors, les hommes tombent nous parle d’un avenir où l’humanité est un revenant. Ce futur fantomatique n’est pas très avenant en plus d’être hasardeux. Mais si nous pouvons regarder nos limites, nous en choisirons un autre.

Doris Lessing : Shikasta

« Si Doris Lessing nous montre que nous sommes dévoyés, c’est en posant une hypothèse romanesque. Le divin n’est pas ce que nous croyons. »

Des extraterrestres jettent un regard clinique sur notre planète. Ils l’évaluent, la soupèsent et comprennent qu’elle est exceptionnelle, plus que prometteuse. Ils se livrent donc à des expériences qui conduisent à l’apparition de notre espèce. Dans cette perspective, les habitants de Canopus, sages et pondérés, sont en rivalité avec ceux de Sirius, plus intrépides, ainsi qu’avec ceux de Shammat, malfaisants et pervers. Ces derniers restent cachés pendant la conception du genre humain puis interviennent pour le subvertir et ravir aux Canopéens leur création. Alors que les êtres humains s’illusionnent de plus en plus sur leur passé, leur présent et leur avenir, Canopus essaie de reprendre le contrôle de la situation en envoyant des émissaires sur place. La succession des prophètes et des saints, décrite dans les textes sacrés de l’humanité, affronte péniblement la rapacité croissante de Shammat, dont l’influence évoque celle du diable.

Certaines choses sont cachées depuis la fondation du monde. Doris Lessing, dont le prix Nobel n’aura, lui, échappé à personne, aborde la question dans un roman allégorique qui s’achève en une totale et authentique collapsofiction. Le nom Shikasta provient d’un terme persan qui signifie « brisé ». Ce roman s’inscrit donc dans une tradition philosophique et spirituelle qui est celle d’un rejet de la séparation. Nous sommes condamnés à ne pas coïncider avec nous-même, à nous détruire par ignorance, parce que nous avons oublié le divin. Le gnosticisme, le soufisme ou le néoplatonisme sont d’évidentes sources d’inspiration pour l’auteur, qui organise son récit de manière à compléter le macrocosme par le microcosme. Il commence par une description générale et démiurgique de l’évolution de la planète et se termine par une série d’échanges intimes entre personnages bien placés en transitant par une phase prosopographique très intéressante sur différents individus singuliers. Le dernier envoyé de Canopus, Johor, incarné en l’humain George Sherban, réussit à sauver ce qui peut l’être au terme d’un vingtième siècle particulièrement éprouvant.

Il faut peser le pour et le contre (L’arche du Capitaine Blood, Atari ST)

Si Doris Lessing nous montre que nous sommes dévoyés, c’est en posant une hypothèse romanesque. Le divin n’est pas ce que nous croyons. Il est aux cieux mais séculier. Une autre manière de répondre à la question serait que constater qu’il n’existe tout simplement pas, à moins d’utiliser la pirouette spinoziste qui consiste à l’identifier au grand tout. Avons-nous besoin de l’ignorer pour avancer ? Dans ce cas, nous avançons comme des somnambules vers la catastrophe. Aujourd’hui, nous ignorons les dégâts que nous infligeons à notre écosystème, le véritable divin, pour pouvoir continuer à l’exploiter. Les bouleversements techniques et politiques que nous vivons depuis des siècles nous dissimulent la stabilité de notre nature. Soit nous trouvons un moyen de dépasser cette nature par la technique (c’est le but, hasardeux, du transhumanisme), soit nous serons écrasés par la crise écologique. L’autre possibilité, nous auto-limiter, ne semble pas nous attirer pour l’instant.

Il plane sur les descriptions altières de la planète Shikasta au début du livre comme une atmosphère vidéoludique, légèrement presciente (le texte date de 1979), celle d’un jeu de stratégie modelant son objet. On pourrait le modeler d’une autre manière, avec un autre point de vue. Doris Lessing s’y emploie dans les volumes suivants. Il y a quelque chose de ludique dans la méthode et de mélancolique dans les conclusions. Mais les secondes ne démentent pas pour autant la première.

Cormac McCarthy : La Route

« Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. »

La route occupe une place prépondérante dans la mythologie états-unienne. De nombreux stéréotypes historiques et technologiques lui sont associés. Les diligences suivent une route, de même que les automobiles et les Harley Davidson. La route n’est pas un chemin. Elle n’en a ni la discrétion, ni l’esthétique, même si elle partage avec lui un principe, qui est de faciliter et d’encadrer le déplacement. Les routes peuvent en outre conduire à des chemins, cachés ou non. Dans le cas des Etats-Unis, la route est intimement liée à l’imaginaire motorisée. Il est évident que la célèbre route 66, qui traverse le pays, est un poncif culturel inséparable des berlines massives et des motos stylisées qui l’empruntent. Ce poncif a été retourné non sans humour par les Texans avec le Cadillac Ranch, non loin d’Amarillo dans le nord de leur Etat. Les références culturelles de ce type sont évidemment présentes dans la musique, le cinéma, les jeux vidéo ou la littérature. Sur la Route, le roman de Jack Kerouac, en est une vision partageuse et fantasmée, dominée par l’utilisation de l’auto-stop.

La Route, écrit par Cormac McCarthy, adapté au cinéma en 2009 par John Hillcoat avec Viggo Mortensen, appréhende le thème d’une manière inhabituelle aux Etats-Unis puisque les protagonistes marchent. L’œuvre est un contrepoint sans être un antidote. Après un effondrement dont on ignore la nature exacte, mais dont les conséquences écologiques sont lourdes, l’humanité se meurt. Le cycle de la vie s’est rompu. Les plantes ont dépéri et les animaux sont morts. Les derniers humains en sont réduits à dénicher les boîtes de conserve qui subsistent ou au cannibalisme. Un homme et son fils en bas âge marchent vers le sud de la Californie parce qu’ils espèrent y trouver un temps plus clément, au propre comme au figuré. Les routes américaines, massives et fracturées, sont toutes devenues des chemins. On y marche pour s’évader ou pour chasser, toujours pour survivre.

Le Cadillac Ranch à Amarillo, Texas. Photo prise par l'auteur de ce blog, Fakh, en 1993.
Votre serviteur a marché sur la route 66 en 1993, mais il n’a toujours pas le permis de conduire… (Le Cadillac Ranch, Amarillo)

Depuis le suicide de la mère du garçon jusqu’à la mort émouvante du père en passant par la quête d’un ailleurs qui ne viendra jamais, le roman déconcerte pour plusieurs raisons. La principale habileté narrative consiste à faire des dialogues quelque chose de consubstantiel au récit en supprimant la typographie qui les caractérise. Ils tentent constamment, par des sauts à la ligne plus ou moins nombreux, de s’extraire sans jamais réussir, parvenant au mieux à être une excroissance vouée à s’étioler. Ces dialogues sont le double textuel d’une tentative de survie au grand récit d’un monde atone et violent. Ils sont aussi le pathétique combat d’une contingence tactique qui veut échapper au tragique. La stérilité du sol ne permet plus à l’humanité de se renouveler. Alors que Mad Max créait cette situation par une allégorie des conséquences des chocs pétroliers, allégorie dominée par l’automobile, La Route nous parle d’un monde où la lutte pour le pétrole n’est même pas évoquée. Tomorrow is the same day, et après ? On s’en remet au monde dont on constate qu’il n’apporte pas de solution.

Cette collapsofiction déroute (si j’ose dire) parce qu’il s’agit d’une fiction survivaliste qui ne dit pas son nom. Le questionnement écologique est absent et la stratégie se dilue jusqu’à disparaitre dans le quotidien. Il ne reste que l’amour d’un père pour son fils. Ce n’est pas rien, mais est-ce le véritable sujet ? Si nous voulons sauver nos proches, devons-nous attendre que tout soit perdu ? L’oiseau de Minerve prend son envol au crépuscule. Nous y sommes. La route se transforme en chemin. L’avenir est aux cartes odographiques.

Jérôme Leroy : Vivonne

« Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne. »

Saint-Germain-des-Prés charrie des torrents de boue parsemés de cadavres. Paris est frappé par un typhon à cause du dérèglement climatique. La France, dirigée par un gouvernement d’extrême droite passablement délirant, est en outre ravagée par des paramilitaires d’obédiences diverses : séparatistes celtes, zadistes fous, fanatiques musulmans, anarchistes difficiles à suivre. En outre, un groupe obsessionnel de pirates informatiques menace de rendre hors d’usage toute technologie et de renvoyer le monde à un niveau technique préindustriel. La crise écologique fait rage. Dans un pays où coexistent la détresse et l’ancien monde, internet reste par moments utilisable entre deux combats au fusil d’assaut. Les soubresauts d’une vie antérieure servent d’arrière-plan à un naufrage, celui de notre consumérisme.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’incarne en Adrien Vivonne, serrure sans clef qui donne son nom au dernier roman de Jérôme Leroy. Personnage lunaire, perspicace et inaltérable, poète saisissant insaisissable, Vivonne traverse le récit et le dépasse. Accessible et avenant, d’une constance désarmante, il écrit une poésie dont le pouvoir confine au surnaturel puisqu’elle emporte certains lecteurs dans d’autres mondes. Son œuvre finit par constituer à la fois une alternative et un monde parallèle. Le récit se déploie par le prisme de ses personnages, chaque chapitre ayant le point de vue de l’un d’entre eux : Alexandre, éditeur et ami de Vivonne, l’aide perfidement pour mieux l’enfoncer avant de se repentir ; Chimène, la fille de Vivonne, bascule dans une violence débridée parce que sa mère lui a caché sa filiation ; Béatrice, admiratrice et amante de Vivonne, l’accompagne et le poursuit. Tout est marqué par la séparation. Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne.

Il y a des précédents à Saint-Germain-des-Prés. La crue de 1910.

L’écologie de ce roman est celle de l’inatteignable, puisqu’elle pose comme solution un absolu poétique et séculier. Plusieurs siècles après l’effondrement, les îles grecques vivent sans technologie dans une culture façonnée par l’œuvre de Vivonne, prophète involontaire et apaisant. Nous sommes donc séparés de la compréhension du monde par ce que nous sommes, séparés de l’avenir par le présent et séparés de Vivonne, étrange personnage qui vit parmi nous sans y vivre, croisement psychique entre Albert Einstein, E.T. l’extraterrestre et Tarzan interprété par Weissmüller. Mais en posant une solution ici-bas, ce livre fait rentrer par la fenêtre ce qu’il a fait sortir par la porte. Atteindre Vivonne est moins coûteux que terraformer Mars, mais encore plus difficile. Notre planète meurt et nous regardons Vivonne. Faire descendre sur Terre les absolus et les mythes ne nous sauvera pas. Ce n’est qu’un livre, certes. C’est une allégorie, sans doute. Mais où conduit-elle ?

La poétisation nous accompagne. Elle ne nous permettra pas de nous extraire du monde. Aucune poésie n’est une porte vers un ailleurs. L’exprimer de manière métaphorique dans un roman n’est qu’un pas de côté de plus. Nous ne pouvons ni ne devons partir. Confrontés aux grandes épreuves qui viennent, dire que la poésie est une partie de la solution est une manière de marcher sur la tête. Toute véritable solution aura sa poésie, toute véritable erreur aussi, jusqu’à notre possible disparition.

Jean-Marc Ligny : Dix Légendes des Ages sombres

« Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. »

Il est des écrivains qui creusent leur sillon. Jean-Marc Ligny en fait partie. S’il a souvent abordé d’autres thèmes, son œuvre s’est préoccupée du problème climatique d’origine anthropique dès le début des années 2000, en particulier avec la fameuse trilogie constituée par AquaTM, Exodes et Semences. Plus lucide que d’autres et plus tôt, Ligny a conçu des textes qui méritent d’être lus parce qu’ils existent. Dix Légendes des Ages sombres réunit l’ensemble de ses nouvelles sur le sujet. La première, L’Ouragan, a été publiée il y a vingt-deux ans, une autre, La Horde, est inédite. L’un des textes, La Route du Nord, est destiné à un jeune public. Tous, comme le titre du recueil l’indique, décrivent une catastrophe écologique due au changement climatique avec des conséquences très importantes sur les comportements quotidiens. Des individus et des familles se retrouvent dans des situations qui engagent leurs valeurs, leurs déterminations et leurs ressources. Plus généralement, ces textes prennent acte de l’échec de l’espèce humaine face au problème climatique. Aucun n’évoque un contexte où celui-ci aurait été géré raisonnablement.

Bien qu’il ne se réclame pas de cette mouvance, les récits de Jean-Marc Ligny mettent en scène des situations survivalistes. Des villageois tentent de survivre à la pénurie généralisée dans un monde où la violence est constante, un homme essaie de construire une montgolfière dans un aéroport désert, une vieille femme s’inquiète pour son mari alors que s’éloigner n’est jamais sûr. Il s’agit d’économiser ses ressources, de réussir à vivre là où plus rien ne pousse, d’affronter la menace incessante de groupes malveillants poussés à bout par une ère d’incertitude. Notre désinvolture a créé un monde de précarité où nos instincts négatifs ont tendance à l’emporter.

Numéro de la revue spécialisée Bifrost où a été publiée La Route du Nord, l’une des nouvelles du recueil.

Deux attitudes s’affrontent dans la plupart des nouvelles : l’une étant sans foi ni loi et l’autre moins mauvaise mais désespérée. Dans La Horde, un groupe de sédentaires, sympathiques mais sans illusions, fait face à une vague de nomades fanatiques et anthropophages. Dans La Frontière, un soldat impitoyable massacre des migrants dont le seul crime est de vouloir survivre. Dans Lettre à Elise, des privilégiés regroupés dans une enclave laissent mourir ceux qui ont été rattrapés par la crise climatique. Les groupes humains sont souvent répartis entre la sauvagerie la plus mauvaise et des gradations du moindre mal. Les deux dialoguent et se combattent sans que l’on aperçoive d’issue enviable pour notre espèce. Cette dualité se retrouve dans le monde animal puisque des chiens apparaissent dans presque tous les textes. Ceux qui sont en meute sont systématiquement décrits comme dangereux alors que les autres s’individualisent en un compagnon serviable et utile. La présence canine dédouble celle de l’être humain et la suit comme son ombre, nos serviteurs étant à la fois notre image et nos lieutenants.

Si Dix Légendes des Ages sombres est pessimiste quant à notre incapacité à empêcher la catastrophe, il l’est aussi quant à notre incapacité à affronter ses conséquences. Le recueil insiste également sur le potentiel de violence et de prédation révélés par l’effondrement. Le fanatisme religieux est, dans plusieurs nouvelles, un réflexe social pour maintenir l’ordre. Cet ensemble de collapsofictions renvoie globalement à l’échec et au doute, même si une nuance d’espoir vient parfois tempérer cette tendance, davantage pour des raisons narratives que pour esquisser une solution. La coopération y existe surtout pour être un contrepoint à une désolation qui finit par gagner. Certains textes semblent prescients et, quel que soit ce que l’on pense de leur écriture, nous renvoient à l’étendue de notre laxisme écologique.

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