Alfred Döblin : Monts, mers et géants

« Les individus sont les échos des bouleversements sociaux, pour la plupart continentaux. Quand ils sont décrits, ils semblent soit ballotés par les événements, soit fous, traversés par des forces qui les dépassent. »

La Première Guerre mondiale a exercé une influence considérable sur la science-fiction. S’il ne faut pas exagérer la technophobie qu’elle a engendrée (elle est beaucoup plus présente avant le conflit qu’on ne le croit), elle change fortement l’ambiance et la perspective des œuvres. La croyance d’après laquelle l’espèce humaine creuserait sa propre tombe se répand dans les textes. L’aveuglement politique et la guerre en sont les principales causes. L’atmosphère est boueuse, comme les tranchées. La puissance créée par la technique ne permet que de patiner dans la gadoue. La chair à canon est le carburant de l’Histoire. On le voit bien dans des textes comme Les Hommes frénétiques d’Ernest Pérochon (1925) ou L’Agonie du globe de Jacques Spitz (1935). Menace guerrière et impasse écologique sont les principales lignes de force de cette ère d’anticipation anxieuse. Le problème est d’abord socio-psychologique. Les êtres humains n’ont ni recul, ni sagesse. La planète devient une sorte de radeau de la méduse industriel.

Monts, Mers et Géants (1924), d’Alfred Döblin, est un roman imposant caractéristique de cette littérature. L’écriture est dense, presque compacte. Elle décrit de vastes mouvements humains : guerres, effets de la technique sur les masses, migrations, émeutes. On sent dans ce texte un changement d’époque à la fois artistique et historiographique. Le temps historique n’est pas vu de la même manière. Les individus sont les échos des bouleversements sociaux, pour la plupart continentaux. Quand ils sont décrits, ils semblent soit ballotés par les événements, soit fous, traversés par des forces qui les dépassent. La guerre totale implique une vision totale, planétaire, des problèmes. On pense évidemment à l’affirmation, durant l’entre-deux-guerres, de courants historiographiques comme les Annales, qui insistent sur le fait social davantage que sur l’événementiel.

Autre image de la couverture du livre

Parmi les multiples conflits qui constituent l’histoire de l’humanité dans ce roman, la guerre ouralienne est le plus structurant. Elle oppose un Occident très technologique aux masses orientales. L’affrontement est d’une extrême violence. Il fait intervenir des armes chimiques et biologiques. La défaite de l’Occident au XXVIe s. est totale. Les populations occidentales doivent trouver de nouveaux espaces. Plus généralement, les guerres sont absurdes, éruptives, stériles. Elles éclatent comme des pustules. Les guerres civiles sont, si c’est possible, encore plus vaines que les autres. Les protagonistes n’ont que peu de repères et meurent par imprudence. Quant aux dirigeants, caractériels, ils expriment des attentes personnelles qui semblent grotesques dans un cadre politique ou militaire.

La techno-science prend le relai de la guerre quand il faut conduire la destruction à son terme, avec des catastrophes écologiques qui finissent par transfigurer le monde. La tentative de fonte des glaces du Groënland cause une modification du climat et l’apparition de créatures monstrueuses. L’espèce humaine se modifie pour y faire face en créant des géants de chair et de pierre. Ils se retournent contre leurs créateurs et la guerre reprend. Finalement, l’humanité accepte ses propres limites et se réconcilie avec elle-même en abandonnant sa démesure. La dialectique du conflit contre l’autre et du conflit contre la nature peut ainsi s’achever dans la mise en commun du vivant.

Marine Duval : Epos, des Aubes et des Fins

« Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. »

Il est difficile de regarder en arrière, moins parce que la vérité s’y trouve (pour quoi faire ?) que parce que celui qui se concentre sur son passé finit par ne plus regarder où il marche. Pourtant, l’exercice est inévitable. Céleste Bretton dirige l’état le plus étendu d’une Europe qui a survécu. Au XXIVe s., l’humanité ne compte plus que quelques millions d’individus. On ignore ce que sont devenues les Amériques. L’Afrique et l’Asie sont des terres inhospitalières et inquiétantes. L’adaptation et la sobriété se sont imposées dans les ruines de l’ancienne civilisation thermo-industrielle, mélange de technologie et d’artisanat. Dire que Céleste n’a pas eu une vie facile serait un euphémisme. Mariée de force à un homme brutal, capturée puis torturée par une secte de psychopathes, elle a vu deux de ses enfants mourir atrocement, le troisième s’enfuir et elle a été emprisonnée à la suite d’un coup d’Etat. Cependant, sa vie est relativement sûre par rapport à celle de nombre de ses contemporains. La guerre nucléaire qui a détruit l’essentiel de l’espèce humaine a laissé un monde amer où les menaces physiques et psychologiques sont fréquentes. Il n’est pas rare d’abandonner ses enfants en espérant qu’ils restent en vie. 

Epos, Des aubes et des fins, de Marine Duval aux éditions Les Presses littéraires, est un roman ambitieux qui se situe à l’intersection des grands thèmes écologiques et postapocalyptiques. Une part importante de son contenu est consacré à décrire les causes comme les conséquences de la guerre. Si celle-ci est engendrée par la crise écologique, elle l’amplifie redoutablement. Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. Les travers énergivores réapparaissent sous la forme de folies religieuses qui subliment l’utilisation des ressources dans les anciennes sociétés et transforment leur souvenir en culte. En outre, aux confins du monde connu, les irradiés, qui forment des groupes de parias, aspirent à ce que soit reconnue leur humanité. 

Epos

Le roman est surtout caractérisé par une dimension prosopographique. Les personnages abondent et sont fortement marqués par leurs situations socio-professionnelles. Elles influent fortement sur la place de chacun. C’est l’organisation d’un monde traumatisé qui est décrite par le prisme de l’utilité des uns et des autres. Dans un univers où les spéculations théoriques sont un luxe, la profession est un critère important quant à la place d’un individu. La bureaucratie est réduite à sa plus simple expression. 

L’art résume et concentre, comme souvent, les inquiétudes de sociétés conscientes de leur fragilité. De nombreux chefs d’œuvres, surtout ceux des musées italiens, ont survécu. Céleste met un soin particulier à les protéger, à les répertorier et à les regarder. L’effondrement a tout détruit mais a peut-être moins touché ce qui semblait le plus vulnérable. Le hasard et l’aveuglement ont voulu que le chef d’œuvre en péril, notre planète, devienne le Radeau de la Méduse. Il n’est pas surprenant que les survivants s’y disputent. Que pourraient-ils faire d’autre ? 

Jérôme Leroy : Vivonne

« Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne. »

Saint-Germain-des-Prés charrie des torrents de boue parsemés de cadavres. Paris est frappé par un typhon à cause du dérèglement climatique. La France, dirigée par un gouvernement d’extrême droite passablement délirant, est en outre ravagée par des paramilitaires d’obédiences diverses : séparatistes celtes, zadistes fous, fanatiques musulmans, anarchistes difficiles à suivre. En outre, un groupe obsessionnel de pirates informatiques menace de rendre hors d’usage toute technologie et de renvoyer le monde à un niveau technique préindustriel. La crise écologique fait rage. Dans un pays où coexistent la détresse et l’ancien monde, internet reste par moments utilisable entre deux combats au fusil d’assaut. Les soubresauts d’une vie antérieure servent d’arrière-plan à un naufrage, celui de notre consumérisme.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’incarne en Adrien Vivonne, serrure sans clef qui donne son nom au dernier roman de Jérôme Leroy. Personnage lunaire, perspicace et inaltérable, poète saisissant insaisissable, Vivonne traverse le récit et le dépasse. Accessible et avenant, d’une constance désarmante, il écrit une poésie dont le pouvoir confine au surnaturel puisqu’elle emporte certains lecteurs dans d’autres mondes. Son œuvre finit par constituer à la fois une alternative et un monde parallèle. Le récit se déploie par le prisme de ses personnages, chaque chapitre ayant le point de vue de l’un d’entre eux : Alexandre, éditeur et ami de Vivonne, l’aide perfidement pour mieux l’enfoncer avant de se repentir ; Chimène, la fille de Vivonne, bascule dans une violence débridée parce que sa mère lui a caché sa filiation ; Béatrice, admiratrice et amante de Vivonne, l’accompagne et le poursuit. Tout est marqué par la séparation. Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne.

Il y a des précédents à Saint-Germain-des-Prés. La crue de 1910.

L’écologie de ce roman est celle de l’inatteignable, puisqu’elle pose comme solution un absolu poétique et séculier. Plusieurs siècles après l’effondrement, les îles grecques vivent sans technologie dans une culture façonnée par l’œuvre de Vivonne, prophète involontaire et apaisant. Nous sommes donc séparés de la compréhension du monde par ce que nous sommes, séparés de l’avenir par le présent et séparés de Vivonne, étrange personnage qui vit parmi nous sans y vivre, croisement psychique entre Albert Einstein, E.T. l’extraterrestre et Tarzan interprété par Weissmüller. Mais en posant une solution ici-bas, ce livre fait rentrer par la fenêtre ce qu’il a fait sortir par la porte. Atteindre Vivonne est moins coûteux que terraformer Mars, mais encore plus difficile. Notre planète meurt et nous regardons Vivonne. Faire descendre sur Terre les absolus et les mythes ne nous sauvera pas. Ce n’est qu’un livre, certes. C’est une allégorie, sans doute. Mais où conduit-elle ?

La poétisation nous accompagne. Elle ne nous permettra pas de nous extraire du monde. Aucune poésie n’est une porte vers un ailleurs. L’exprimer de manière métaphorique dans un roman n’est qu’un pas de côté de plus. Nous ne pouvons ni ne devons partir. Confrontés aux grandes épreuves qui viennent, dire que la poésie est une partie de la solution est une manière de marcher sur la tête. Toute véritable solution aura sa poésie, toute véritable erreur aussi, jusqu’à notre possible disparition.