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Marine Duval : Epos, des Aubes et des Fins

« Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. »

Il est difficile de regarder en arrière, moins parce que la vérité s’y trouve (pour quoi faire ?) que parce que celui qui se concentre sur son passé finit par ne plus regarder où il marche. Pourtant, l’exercice est inévitable. Céleste Bretton dirige l’état le plus étendu d’une Europe qui a survécu. Au XXIVe s., l’humanité ne compte plus que quelques millions d’individus. On ignore ce que sont devenues les Amériques. L’Afrique et l’Asie sont des terres inhospitalières et inquiétantes. L’adaptation et la sobriété se sont imposées dans les ruines de l’ancienne civilisation thermo-industrielle, mélange de technologie et d’artisanat. Dire que Céleste n’a pas eu une vie facile serait un euphémisme. Mariée de force à un homme brutal, capturée puis torturée par une secte de psychopathes, elle a vu deux de ses enfants mourir atrocement, le troisième s’enfuir et elle a été emprisonnée à la suite d’un coup d’Etat. Cependant, sa vie est relativement sûre par rapport à celle de nombre de ses contemporains. La guerre nucléaire qui a détruit l’essentiel de l’espèce humaine a laissé un monde amer où les menaces physiques et psychologiques sont fréquentes. Il n’est pas rare d’abandonner ses enfants en espérant qu’ils restent en vie. 

Epos, Des aubes et des fins, de Marine Duval aux éditions Les Presses littéraires, est un roman ambitieux qui se situe à l’intersection des grands thèmes écologiques et postapocalyptiques. Une part importante de son contenu est consacré à décrire les causes comme les conséquences de la guerre. Si celle-ci est engendrée par la crise écologique, elle l’amplifie redoutablement. Les sociétés qui en résultent ne sont pas exemptes de pathologies sociales mais évitent soigneusement la gloutonnerie qui a généré la catastrophe. Les travers énergivores réapparaissent sous la forme de folies religieuses qui subliment l’utilisation des ressources dans les anciennes sociétés et transforment leur souvenir en culte. En outre, aux confins du monde connu, les irradiés, qui forment des groupes de parias, aspirent à ce que soit reconnue leur humanité. 

Epos

Le roman est surtout caractérisé par une dimension prosopographique. Les personnages abondent et sont fortement marqués par leurs situations socio-professionnelles. Elles influent fortement sur la place de chacun. C’est l’organisation d’un monde traumatisé qui est décrite par le prisme de l’utilité des uns et des autres. Dans un univers où les spéculations théoriques sont un luxe, la profession est un critère important quant à la place d’un individu. La bureaucratie est réduite à sa plus simple expression. 

L’art résume et concentre, comme souvent, les inquiétudes de sociétés conscientes de leur fragilité. De nombreux chefs d’œuvres, surtout ceux des musées italiens, ont survécu. Céleste met un soin particulier à les protéger, à les répertorier et à les regarder. L’effondrement a tout détruit mais a peut-être moins touché ce qui semblait le plus vulnérable. Le hasard et l’aveuglement ont voulu que le chef d’œuvre en péril, notre planète, devienne le Radeau de la Méduse. Il n’est pas surprenant que les survivants s’y disputent. Que pourraient-ils faire d’autre ? 

Jérôme Leroy : Vivonne

« Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne. »

Saint-Germain-des-Prés charrie des torrents de boue parsemés de cadavres. Paris est frappé par un typhon à cause du dérèglement climatique. La France, dirigée par un gouvernement d’extrême droite passablement délirant, est en outre ravagée par des paramilitaires d’obédiences diverses : séparatistes celtes, zadistes fous, fanatiques musulmans, anarchistes difficiles à suivre. En outre, un groupe obsessionnel de pirates informatiques menace de rendre hors d’usage toute technologie et de renvoyer le monde à un niveau technique préindustriel. La crise écologique fait rage. Dans un pays où coexistent la détresse et l’ancien monde, internet reste par moments utilisable entre deux combats au fusil d’assaut. Les soubresauts d’une vie antérieure servent d’arrière-plan à un naufrage, celui de notre consumérisme.

Mais l’essentiel est ailleurs. Il s’incarne en Adrien Vivonne, serrure sans clef qui donne son nom au dernier roman de Jérôme Leroy. Personnage lunaire, perspicace et inaltérable, poète saisissant insaisissable, Vivonne traverse le récit et le dépasse. Accessible et avenant, d’une constance désarmante, il écrit une poésie dont le pouvoir confine au surnaturel puisqu’elle emporte certains lecteurs dans d’autres mondes. Son œuvre finit par constituer à la fois une alternative et un monde parallèle. Le récit se déploie par le prisme de ses personnages, chaque chapitre ayant le point de vue de l’un d’entre eux : Alexandre, éditeur et ami de Vivonne, l’aide perfidement pour mieux l’enfoncer avant de se repentir ; Chimène, la fille de Vivonne, bascule dans une violence débridée parce que sa mère lui a caché sa filiation ; Béatrice, admiratrice et amante de Vivonne, l’accompagne et le poursuit. Tout est marqué par la séparation. Les personnages ne cessent d’essayer de s’atteindre sans réussir. Ils se regardent comme des gravures disposées face-à-face avant de se sublimer dans la poésie d’Adrien Vivonne.

Il y a des précédents à Saint-Germain-des-Prés. La crue de 1910.

L’écologie de ce roman est celle de l’inatteignable, puisqu’elle pose comme solution un absolu poétique et séculier. Plusieurs siècles après l’effondrement, les îles grecques vivent sans technologie dans une culture façonnée par l’œuvre de Vivonne, prophète involontaire et apaisant. Nous sommes donc séparés de la compréhension du monde par ce que nous sommes, séparés de l’avenir par le présent et séparés de Vivonne, étrange personnage qui vit parmi nous sans y vivre, croisement psychique entre Albert Einstein, E.T. l’extraterrestre et Tarzan interprété par Weissmüller. Mais en posant une solution ici-bas, ce livre fait rentrer par la fenêtre ce qu’il a fait sortir par la porte. Atteindre Vivonne est moins coûteux que terraformer Mars, mais encore plus difficile. Notre planète meurt et nous regardons Vivonne. Faire descendre sur Terre les absolus et les mythes ne nous sauvera pas. Ce n’est qu’un livre, certes. C’est une allégorie, sans doute. Mais où conduit-elle ?

La poétisation nous accompagne. Elle ne nous permettra pas de nous extraire du monde. Aucune poésie n’est une porte vers un ailleurs. L’exprimer de manière métaphorique dans un roman n’est qu’un pas de côté de plus. Nous ne pouvons ni ne devons partir. Confrontés aux grandes épreuves qui viennent, dire que la poésie est une partie de la solution est une manière de marcher sur la tête. Toute véritable solution aura sa poésie, toute véritable erreur aussi, jusqu’à notre possible disparition.

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