Ecologie : la croisée des chemins

« Combiner de cette façon une sagesse animiste avec une appréhension monothéiste constitue sans doute la principale force culturelle de l’affect écologique. »

La collapsologie est d’abord pour ses créateurs une manière de décrire et d’étudier une certitude, celle de l’effondrement des sociétés industrielles sous leur propre poids. La fin est certaine, même si les épisodes ne sont pas connus certainement. La dimension tragique de ce récit d’anticipation futurologique est évidente. Nous sommes libres dans l’inéluctable. Quelques collapsologues vont jusqu’à rendre leur propos directement réfutable en avançant des dates précises. Ainsi, Yves Cochet avait prévu dans son livre Pétrole Apocalypse (2005), le pic pétrolier pour 2010, mais n’avait pas prévu l’utilisation des pétroles de schiste. Le pic ne s’est donc pas produit à cette date. La collapsologie peut contenir une eschatologie précise même si sa chronologie varie d’un auteur à un autre. Sur ce point (mais pas nécessairement sur d’autres), on peut dire qu’il s’agit d’une eschatologie conforme au principe de scientificité.

Une telle constatation est néanmoins surprenante étant donné que l’écologisme radical est souvent décrit comme l’expression d’un type de spiritualité néopaïen. Cette opinion est recevable si l’on en considère sa métaphysique, clairement immanente, par opposition à la transcendance monothéiste. Ainsi, dans les sociétés animistes, qui fascinent certains écologistes comme Aurélien Barrau, le monde est habité par des puissances divines qui ne le surplombent pas. Les dieux du fleuve ou de la forêt régentent le monde et en font partie. En revanche, même si l’écologisme radical est fréquemment qualifié de « millénariste », ses similitudes avec certaines hérésies chrétiennes médiévales sont moins souvent soulignées. Le chiliaste Joachim de Flore (vers 1135 – 1202) avait par exemple prédit la fin des temps pour le premier XIIIe s. Il ne s’agit pas de dire que l’écologisme serait un nouveau millénarisme au sens où pouvait l’être une hérésie médiévale, mais que son eschatologie, en tant que récit, est le plus souvent du même type, ce qui relativise la pertinence des argumentaires qui en font une résurgence culturelle païenne.

Le diagnostic du club de Rome insiste sur le fait que les ressources qui font l’économie moderne ne nous seront pas rendues.

La collapsologie ne s’inscrit pas dans la perspective de l’éternel retour. Soit l’impasse écologique conduit à une destruction qui va nous renvoyer définitivement à des niveaux technologiques préindustriels, soit la sagesse nous dictera la sobriété, mais celle-ci ne nous rendra pas les ressources consommées. Cette manière d’anticiper une dégradation irréversible de notre mode de vie par le tarissement des ressources et la destruction de l’environnement rejoint une tradition intellectuelle et littéraire ancienne qui a en partie été étudiée sur ce site. Dans une perspective animiste, offenser la nature se paie, mais la nature ne peut pas perdre. Elle revient toujours et contient à la fois tout le positif et tout le négatif. Dans une perspective monothéiste, la victoire du diable se solde par sa défaite et par l’avènement d’un absolu positif, le royaume de Dieu. L’écologisme radical sécularise l’eschatologie chrétienne au sens où, en l’absence de Dieu, il ne reste de la dégradation de la vie qu’un désastre. La promesse du paradis n’existe plus.

Combiner de cette façon une sagesse animiste avec une appréhension monothéiste constitue sans doute la principale force culturelle de l’affect écologique. Cela lui permet de se draper dans un anticolonialisme symbolique, comme dans le cas de Serge Latouche, tout en mobilisant des attentes qui restent celles des fondamentaux occidentaux. L’écologisme hésite entre la négation et la connaissance de soi. Toutefois, la question de son rapport au récit antagoniste, celui de la croissance industrielle, reste entière. Ni son immanence païenne, ni sa transcendance monothéiste ne lui permettent de s’opposer efficacement au mythe concurrent, qui scande la réalité du pouvoir. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’il finisse, avec la collapsologie, par raconter son propre échec avant même qu’il ait lieu.