Pandémie (2013) : nanar et virus en Corée

« Le doute dans ce film est d’abord politique. Les libertés publiques fondamentales sont menacées par un gouvernement divisé… »

La décennie qui sépare les inquiétudes liées au H1N1 en 2009 de la crise du Covid-19 aujourd’hui a été marquée par de nombreuses reformulations fictionnelles. Celles-ci ont assaisonné un état d’esprit général à propos des risques viraux, état d’esprit fondé sur un mélange de préoccupation et de dérision. Trop tangibles et dangereux pour être niés, les dégâts sanitaires étaient aussi trop faibles, avant la crise de 2020, pour provoquer de réels changements quotidiens dans les pays occidentaux. En outre, la grippe aviaire de type H1N1, si elle n’avait pas été pas la première alerte, avait laissé en Occident un souvenir narquois à cause de la différence entre les moyens de communication employés pour donner l’alarme et les conséquences effectives de la maladie. On a donc vu fleurir un certain nombre de fictions qui utilisaient la palette de ces émotions contradictoires, parfois en les associant. Pandémie (2011) avec Lawrence Fishburn et Marion Cotillard dans le domaine cinématographique ou le roman Pandemia de Franck Thilliez, sorti en 2015, en sont deux illustrations fortement documentées.

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Le cinéma coréen, plus proche des foyers d’origine de ces épidémies, produit en 2013 avec Pandémie un film tragicomique et mélodramatique dans lequel on voit toutes les ambiguïtés d’une situation qui nous apparait maintenant comme une parenthèse. Ce nanar accumule tous les clichés anxiogènes liés à la menace mondiale des virus tout en les neutralisant avec un humour hyperbolique. Il est intriguant de constater qu’on y retrouve beaucoup des situations que nous avons vécues récemment : le port du masque est obligatoire, le blocage est impossible à éviter, les autorités politiques et scientifiques sont en conflit, l’attente d’un vaccin est la seule issue salvatrice, le virus arrive de l’étranger. Mais c’est dans son système de représentations que le film est, rétrospectivement, le plus intéressant : les floppées de postillons contaminants sont filmées de manière rotative comme les tirs dans Matrix, les malades crachent du sang quand ils sont à l’article de la mort, la propagation est aussi rapide que létale, le pouvoir politique est dépassé ou manipulateur, le pouvoir scientifique sage et inquiet.

Le virus rend déraisonnable…

Le doute dans ce film est d’abord politique. Les libertés publiques fondamentales sont menacées par un gouvernement divisé et le pouvoir américain, très présent en Corée du Sud, intervient directement dans les affaires intérieures du pays. La question principale est de savoir si des citoyens seront parqués ou même abattus pour empêcher la propagation du virus. En revanche, le problème du confinement, qui nous a tellement travaillé, est totalement absent. On est plus proche des méthodes chinoises de blocage urbain. Les patients meurent en seulement quelques heures dans des gerbes de sang aussi ridicules que spectaculaires. Si les polémiques scientifiques sont présentes, elles restent limitées aux cercles de pouvoirs et ne deviennent pas de grands sujets de société, comme dans le cas des thèses controversées de Didier Raoult. Globalement, Pandémie joue la carte de la problématique politique et civique. L’aspect sanitaire, s’il est présent, est presque entièrement imprégné par la dimension comique du film.

Il faut noter qu’aujourd’hui toute personne qui a regardé la télévision pendant la crise du Covid sait que le titre de l’œuvre est erroné. Une pandémie est une épidémie qui s’étend de manière mondiale alors que le virus, en l’occurrence, ne concerne qu’un quartier. Peut-être s’agit-il d’une menace de pandémie, auquel cas la situation serait, dans cette fiction moins prémonitoire qu’on pourrait le penser, inverse de celle que nous connaissons. L’incertitude ne vient pas pour nous de l’étendue de l’épidémie. Nous savons qu’elle est mondiale et que nous devons vivre avec. Elle vient de son degré de pénétration dans les populations. Inversement, dans ce film, toute personne sans masque tombe malade. La force contaminatrice du virus n’est pas mystérieuse. L’enjeu de la lutte est une extension, pas une intensité. Les mentalités médiatiques liées aux grandes crises épidémiques avant le Covid-19 se posaient moins la question d’un combat quotidien contre un virus planétaire que celle d’un front contre un virus localisé. C’est aussi la raison pour laquelle le lien n’était pas fait avec les grands enjeux écologiques, alors que le Covid a rapidement causé l’invitation par les grands médias de personnalités écologistes. La mondialisation se poursuit d’une manière ou d’une autre, car elle constitue l’unique solution à ce qu’elle est.

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Robinson Crusoé : l’illusion du confinement

« Le confinement consécutif au Covid-19 nous place dans une robinsonnade et toute robinsonnade est une illusion. Les autres, salvateurs ou infernaux, reviennent toujours, surtout dans les huis clos. »

Chef d’œuvre de l’atomisme psychologique, faux roman d’apprentissage et vrai roman métaphysique, Robinson Crusoé de Daniel Defoe (vers 1661-1731) est un livre paradoxal à plus d’un titre. Il place son personnage principal dans la situation de tout apprendre de l’existence en l’éloignant de la vie sociale. On pourrait citer de nombreux exemples de textes initiatiques, depuis certains écrits de Cicéron jusqu’à la Chartreuse de Parme, qui évoquent un naïf dans une situation sociale révélatrice. Celui-ci apprend des autres ce qu’il ne savait pas sur lui-même… et sur les autres. Avec Robinson Crusoé, les autres n’apprennent rien au héros. Il refuse d’écouter les appels de son père à la prudence et s’embarque pour découvrir le monde, survit à plusieurs tempêtes, est capturé puis réduit en esclavage par suite d’un combat naval, s’échappe, devient lui-même marchand (d’esclaves) et achète ses propres navires. Mais à l’entendre, tout ceci ne lui apprend rien. Ce n’est qu’une vie d’égarement et de débauche. Seule la solitude finit par lui enseigner la quintessence de l’existence. Un ultime naufrage et une île déserte.

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Dans une situation que d’aucuns qualifieraient aujourd’hui de survivaliste, Robinson vit son confinement forcé. Cela lui montre combien il était aveugle parce qu’il n’avait pas vu Dieu, parce qu’il n’avait pas pris conscience de lui-même. Le seul livre qu’il a réussi à sauver est une Bible, dont la lecture lui donne la force de continuer. Alors il se bat. Il tue des chèvres, puis les élève. Il se crée deux demeures, l’une sur le rivage et l’autre à l’intérieur des terres. Il pratique dangereusement le cabotage grâce à une pirogue qu’il a difficilement construite. Il tombe malade et guérit grâce à une mixture à base de tabac. Il finit par rencontrer des gens, ce qui le plonge dans la paranoïa. Il prend quantité de risques et expérimente la vie parce qu’il n’a rien à perdre.

Sommes-nous seuls ? Hélas non.

La question n’est pas de savoir ce que nous apprend sur la vie cette histoire invraisemblable. Il ne s’agit pas, en fait, de ce type-là d’apprentissage. On apprend beaucoup plus au contact des autres, qu’on les aime ou pas, que sur une île déserte. La solitude est une recherche. D’ailleurs, s’il n’avait pas d’abord été un être social, Robinson n’aurait jamais survécu à son confinement. Il doit sa survie aux nombreux objets ainsi qu’aux vivres qu’il réussit à sauver de son navire. On se souvient que Karl Marx qualifiait de « Robinsonnade » la vision individualiste des économistes classiques et qu’Aristote disait d’un homme seul qu’il serait soit une bête soit un dieu. Le roman nous apprend l’exceptionnel talent littéraire de Defoe, qui nous fait croire l’incroyable. Mais il nous apprend surtout qu’une personne qui va jusqu’au bout achève tautologiquement ce qu’elle fait. Nous ne sommes pas des Robinson, que nous soyons philanthropes ou misanthropes, autistes ou neurotypiques, blonds ou bruns, empathiques ou sociopathes. Nous ne sommes ni des bêtes, ni des dieux. On nous dit que nous ne sommes pas des personnages de romans, que nous rêvons si nous croyons être des Rastignac ou des Julien Sorel. Mais nous ne sommes que cela. Nous n’apprenons pas autrement. Pour certaines personnes, c’est exaltant, pour d’autres triste, pour d’autres encore ennuyeux.

Le confinement consécutif au Covid-19 nous place dans une robinsonnade et toute robinsonnade est une illusion. Les autres, salvateurs ou infernaux, reviennent toujours, surtout dans les huis clos. Que nous soyons inquiets pour ceux qui souffrent ou fascinés par l’ambiance des rues désertes (ou les deux), nous ne sommes pas et ne pouvons pas être isolés. Il est d’ailleurs significatif qu’un autre des grands textes de Daniel Defoe, le Journal de l’Année de la Peste, concerne le virus qui a ravagé Londres en 1665, comme si les deux livres se répondaient aujourd’hui dans notre confinement. Telle est la véritable fonction de Robinson Crusoé : servir, à l’instar du mythe de Philoctète, de contrepoint à l’inévitable, au fait que nous ne sommes pas seuls.

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